Un goût amer dans ma mémoire

Nous sommes à la veille de 2004, anniversaire de la signature de l’accord bilatéral entre la Belgique et le Maroc concernant l’organisation de l’immigration marocaine vers la Belgique et qui a eu lieu officiellement en 1964. L’immigration marocaine en Belgique a vécu en tout et pour tout quarante années de son histoire. Depuis lors notre communauté a évolué quantitativement mais surtout qualitativement.

Aujourd’hui, notre communauté s’est rajeuni et en même temps s’est vieillie. Parmi nous, un groupe de personnes âgées, pensionnés et pré pensionnés, grandit chaque année. Ce qui veut dire qu’il y a maintenant quotidiennement une plus grande mobilité entre le Maroc et l’Europe par avion, par voiture ou par bus. Depuis longtemps le train a perdu son attrait à cause des prix exorbitants des billets.

Mais la grande ruée vers le Maroc reste toujours et encore les mois de juillet et août. C’est la période des vacances scolaires et c’est aussi la période pendant laquelle les salariés prennent généralement leurs grandes vacances annuelles. La voiture reste le moyen de transport le plus privilégié et le moins coûteux. Alors, pour arriver jusqu’à la destination finale au Maroc, les membres de notre communauté font environ deux à trois jours de trajet pour traverser la France et l’Espagne. Une fois arrivés aux différents ports du sud de l’Espagne il faut encore au moins une demi-journée d’attente et de file pour embarquer. Arrivés aux Maroc il faut compter environ une demi-journée et beaucoup de patience et de savoir-faire pour débarquer et passer la douane.

Pour ceux qui habitent le sud du Maroc des multitudes d’obstacles et de surprises les attendent encore et il leur faut rouler pendant au moins toute une journée. Et, à la fin des vacances il faut faire le parcours cette fois-ci à l’envers mais avec les mêmes difficultés.

Voici schématiquement et en quelques mots les péripéties et les aléas sans parler des incidents et des diverses aventures en route que nos compatriotes vivent au moins une fois par an. Traverser la France, l’Espagne et le détroit comportent un tas de risques et surtout coûte énormément cher pour les familles nombreuses.

Malheureusement, cet effort annuel n’est apprécié ni par Madame Nouzha Chekrouni, ministre déléguée, chargée de la Communauté des Marocains Résidant à l’étranger ni par les responsables politiques de notre pays. Pendant presque quarante années j’ai personnellement traversé le détroit à peu près une centaine de fois, de ma vie je n’ai jamais reçu un verre d’eau, un verre de thé ou une tasse de café des autorités marocaines comme signe d’accueil d’amitié ou de sympathie. Même pendant le Ramadan j’ai dû payer le bol de Harira à la société maritime qui s’est enrichi grâce à nous. Ni au port ni à l’aéroport je n’ai jamais rencontré un responsable ni au niveau national ni au niveau de la ville de Tanger. En revanche, les seules personnes qui nous accueillent font partie de l’appareil répressif, douaniers et policiers que nous avons appris à côtoyer avec une certaine complicité.

Personne n’a jamais été ni pour nous accueillir aux aéroports ni aux ports maritimes pour nous souhaiter la bienvenue comme prétendent les propagandistes officiels. Personne n’a été à l’écoute de nos doléances, réclamations, revendications et plaintes. Personne n’a voulu écouter nos hurlements, nos accusations et nos dénonciations de la corruption et de l’injustice. Personne n’a voulu entendre nos gémissements, pleurs et sanglots.

Jusqu’à maintenant, nos requêtes et nos cris d’alarme sont restés sans réponse. Nos préoccupations n’ont reçu aucune attention particulière et n’intéressent personne.

Par contre, depuis quarante ans nous avons participé activement au développement socio-économique de notre pays d’origine. Depuis quarante ans nous avons défendu avec acharnement et dévouement les causes nationales de notre pays bien aimé. Depuis quarante ans nous avons déclaré annuellement notre amour et notre attachement à notre mère patrie.

Malgré notre énorme apport, nous sommes toujours et encore inaudibles et invisibles. Le dialogue que nous cherchions n’a jamais eu lieu et la dynamique que nous avons exigé sontresté lettre morte. Les gouvernements se succèdent et se ressemblent et les départements qui nous concernent nous ignorent et préfèrent dialoguer avec les beni oui-oui dociles, maniables, obéissants et soumis.

Chaque fois que j’arrive au Maroc je ne me sens pas chez moi et on me le fait savoir et sentir dès que je touche le sol marocain. Le mauvais accueil et la mauvaise expérience de chaque année laissent un goût amer dans ma mémoire. Seule compensation, et seulement à la télé et la radio on me répète sans cesse pendant tout mon séjour « Ici vous êtes chez vous » comme si je ne le savais pas.

Sarie Abdeslam
Bruxelles, le 21 septembre 2003

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