Nostalgie et embarras

Nous sommes déjà à mi-chemin entre les dernières grandes vacances d’été et les prochains congés de l’année 2004. Je peux vous assurer sans me tromper que la plus part de nos compatriotes y pensent déjà et même beaucoup préparent soigneusement et méticuleusement le prochain voyage vers la patrie mère pour se ressourcer. Aucune autre période de l’année n’a autant d’importance et ne ravive autant d’émotions et de contradictions que la période des grandes vacances qu’on attend avec impatience et empressement.

C’est une période très caractéristique pendant laquelle les Marocains comme des oiseaux migrateurs se dirigent en masse vers le Maroc pour célébrer solennellement les cérémonies des retrouvailles, les anniversaires oubliés, les fêtes de mariage, les fêtes de naissances, les fêtes de circoncision, les fêtes familiales, les fêtes nationales et les fêtes entre amis. Ce sont des moments émouvants pour nos parents et grands-parents, pour nos oncles et tantes, pour nos nièces et cousins. Ce sont aussi des moments inoubliables passés avec nos proches et amis avec qui nous partageons annuellement la joie des mille et une occasions de nous retrouver de nous réunir et de pouvoir se rappeler le passé en faisant à chaque fois un tour d’horizon dans l’histoire pour rafraîchir notre mémoire et pour confirmer notre attachement et nos racines au pays bien aimé comme si nous avions peur qu’un jour on n’aille plus nous reconnaître en tant que tel. Des centaines de milliers de photos sont faites et des milliers d’amateurs filmeront des scènes qui seront autant de preuves de notre appartenance à quelque chose qui semble petit à petit s’éloigner en laissant des cicatrices comme souvenirs inoubliables à savourer pendant les mois d’hiver.

Au fond nous vivons ce pèlerinage annuel avec une demi-vérité enchevêtrée dans un demi-mensonge. Fierté oblige nous cachons à notre entourage estival nos misères, nos douleurs et nos problèmes quotidiens. Avec le temps, nous sommes devenus des artistes comédiens très doués, habiles et rusés, capables de dissimuler tout ce qui nous paraît préjudiciable à notre image de marque et surtout tout ce qui nous parait incompatible avec notre soit disant réussite sociale. L’hypocrisie nous a poussé à étouffer la vérité et à ne dévoiler que le top de l’iceberg. Le reste n’appartient qu’à ceux qui le vivent au quotidien et ne doit être révélé à aucun prix ni à nos proches ni à nos amis de l’intérieur avec qui nous ne partageons qu’une petite partie de nous-mêmes. Par contre, notre réussite sociale a un revers de médaille, elle exige un prix colossal. Nous devons tous rembourser ce coût exorbitant dans la souffrance tout en l’occultant pendant la saison estivale parce qu’il peut ternir notre image de marque.

Pendant cette période estivale nous préférons exhiber aux compatriotes restés au bercail une belle vitrine du monde occidental où nous vivons tout en faisant abstraction au racisme à la xénophobie au fascisme et aux mauvaises conditions de vie et de travail. Nous ne parlons presque jamais du chômage qui touche une grande partie de notre communauté ni des autres problèmes comme le logement, la scolarité ou la santé.

A peine tolérés, mais mal acceptés et mal compris par nos pays d’accueil respectifs nous avons peur d’être à nouveau rejetés par notre pays d’origine. Alors comme par hasard, durant les vacances la presse marocaine, la radio et la télévision matraquent la population marocaine par une propagande qui certifie conforme tous nos mensonges et contrevérités. De leur côté les banques marocaines approuvent et font éloge avec beaucoup de tamtam de nos réussites sociales et du transfert de notre richesse vers notre pays natal.

Malheureusement il n’y a pas une instance ou une institution pour révéler au peuple marocain la vérité sur l’immigration marocaine. Il y a certes des réussites, mais il y a aussi des revers et des échecs. Combien y a t il de Marocains assassinés froidement par les racistes et les fascistes, combien y a t-il de Marocains dans les prisons en Europe, combien de marocains sont morts accidentés de travail, combien de marocains sont atteints par des maladies professionnelles incurables, combien y a t-il de marocains invalides d’accident de travail, combien de marocains sont morts noyés en voulant traverser illégalement le Detroit, combien de marocains ont été abattus par la police, combien y a t-il de divorces dans le regroupement familial, combien y a t-il de marocains atteints de sida, combien y a t-il de marocains toxicomanes.

Ce sont là que quelques questions et il y en d’autres que nous pouvons encore poser. Le peuple marocain a le droit de savoir la vérité, toute la vérité et, les autorités marocaines ont le devoir de tout faire savoir, les avantages mais aussi tous les inconvénients de l’immigration qu’elle soit légale ou illégale. La jeune démocratie naissante au Maroc ne peut évoluer favorablement que si la dimension de l’information et de la communication prenne une place primordiale dans le système et en instaurant la culture de la vérité.

Sarie Abdeslam

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