Islam et démocratie en Belgique

Depuis déjà quarante ans que cette question se pose, anime des soirées de discussion et revient au galop régulièrement entre les militants associatifs d’origine marocaine, arabe, musulmane. Il ne se passe une rencontre ou une occasion que cette question ne se repose de nouveau avec plus d’acuité et d’intensité. Elle soulève beaucoup d’émotion et d’émoi mais à travers le temps tout le monde ou presque a pu s’exprimer et débattre de ce sujet passionnant et passionné. A chaque fois les points de vue divergent mais les principes de bases sont devenus un leitmotiv et un consensus pratiquement général et unanime parmi les militants progressistes, musulmans pratiquants ou pas.

Nos générations actuelles doivent profiter et apprendre des membres de la première génération qui possèdent une large expérience dans ce domaine et qui ont eu les moyens et le temps nécessaire pour réfléchir, méditer, observer et surtout pour comparer. Privilège que les jeunes d’origine immigrée n’en auront peut être jamais. Ils doivent aussi bénéficier du jugement et de la prévision de leurs aînés qui ont acquis une certaine sagesse de par leurs pratiques quotidiennes de la démocratie et de la justice.

Pendant quatre décennies les militants marocains ont lutté au sein des syndicats et des associations pour la démocratisation de l’enseignement, pour la démocratisation des instances syndicales et politiques, pour les droits politiques, les droits civiques, les droits de l’homme et pour l’égalité des chances.

Depuis notre arrivée dans ce pays d’accueil, nous avons revendiqué la reconnaissance de l’Islam. Finalement, l’Islam en tant que religion a été reconnue officiellement en 1974 par l’Etat belge. Depuis lors, l’Etat belge garantit à chaque citoyen musulman de pratiquer librement ses convictions religieuses. Et, depuis lors, la communauté musulmane s’est organisée de telle manière à pouvoir créer pratiquement dans toutes les villes de Belgique, des mosquées et des lieux de prière pour répondre aux besoins d’une communauté musulmane de plus d’un demi-million de croyants. Malheureusement, en ce qui concerne l’organe représentatif et l’interlocuteur officiel de l’Etat, rien n’a encore été réglé d’une manière autonome et définitive.

Au fond, nous ne l’avons jamais caché, en tant que musulmans vivant en Belgique, nous avons toujours affirmé et nous affirmons encore notre attachement aux principes fondamentaux des droits humains, de la démocratie, de la liberté, de la justice et de l’ordre public. Nous défendons énergiquement que les principes démocratiques et les valeurs de la religion musulmane ne sont pas incompatibles au contraires, ils sont viscéralement complémentaires.

Mais il y a encore et toujours des malentendus de part et d’autre. Toutefois, il est actuellement très important et primordial pour la communauté musulmane d’organiser des rencontres pour clarifier nos positions et échanger les expériences, avec toutes les composantes de la société belge au niveau local, régional et national. Malheureusement, la situation actuelle ne nous aide pas à clarifier nos visions et à expliquer nos convictions aux autres citoyens de Belgique. Beaucoup de fausses idées et d’arrière pensées sont diffusées sur l’Islam et faussent ainsi le vrai débat.

Des idées simplistes et toutes faites et des rapports fantaisistes ont ajouté au débat de l’amalgame et de l’ambiguïté. Beaucoup de ces idées qui circulent font croire que l’Islam et les Musulmans sont incapables d’intérioriser les principes de la démocratie, les valeurs modernes de l’Occident et le respect des droits de l’homme et de la femme.

Depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 contre les deux tours jumelles à New York, les explosions terroristes du 16 mai à Casablanca et du 11 mars à Madrid, pour ne citer que ces trois exemples, ont été pour nombreux journalistes sans scrupules et des faiseurs d’opinion au service de l’administration Bush, un détonateur pour justifier l’injustifiable, en liant les attentats terroristes au monde islamique et à la communauté musulmane vivant dans les pays occidentaux.

D’un coup de poker la victime est devenue le bourreau. Le colonialisme qu’on croyait disparu à jamais et d’un autre âge est revenu à la scène internationale plus puissant, plus agressif et déterminé à reprendre ses acquis d’antan. Les Etats Unis et leurs pays satellites n’ont qu’un seul objet, s’accaparer par tous les moyens des richesses de la région du Moyen orient qui contient les trois quarts des réserves mondiales du pétrole et plus de la moitié des réserves en gaz. 

Pour arriver à ses fins l’oncle Sam s’est allié, pour des raisons stratégiques, à des régimes les plus durs et les plus totalitaires du monde. Des régimes où il y a absence de liberté, de démocratie, de partis, de syndicats, d’élections, de vie associative et, où les peuples souffrent quotidiennement à cause de la pauvreté, de la misère et de l’injustice.

Je me rappelle encore comme si c’était hier. Après la chute du mur de Berlin, l’effondrement du camp soviétique et la fin de la guerre froide, le secrétaire général de l’OTAN, Willy Claes, déclarait solennellement, dorénavant c’est l’Islam qui est l’ennemi de l’Occident.

Il était nécessaire de faire un petit détour avant de revenir à notre sujet et de poser la question suivante. En tant que Musulmans avec notre spécificité, pouvons nous vivre, évoluer et nous intégrer dans un état démocratique et laïc ? .

Personne ne peut répondre autrement que par l’affirmative. En principe, il y a toujours eu une liberté religieuse totale et personne n’est l’objet de discriminations sur la base de sa foi ou de ses croyances étant donné que la Belgique a signé et ratifié un certain nombre d’instruments internationaux garantissant la liberté de religion et de croyance. Cependant, je vais essayer de donner quelques caractéristiques de notre présence et de notre action dans la société belge pour démontrer que, les musulmans peuvent cohabiter avec la démocratie et la laïcité, et à côté des autres religions sans aucun problème. Dans ce cas, ma réponse sera claire et franche, mais elle ne sera ni rébarbative ni exhaustive. C’est pour cela que je fais appel à nos chercheurs et intellectuels d’origine maghrébine vivant en Belgique ou ailleurs en Europe, que je salue au passage, d’apporter leur contribution à ce sujet.

En tant que minorité ethnique, notre communauté n’a pas failli à son devoir envers le pays qui nous a accueillis. Elle a été capable d’intégrer les questionnements de la société et les aspirations de cette dernière à un lendemain meilleur. Durant les quatre décennies de lutte syndicale et politique elle a toujours mis la question de la réforme, du changement et de la modernisation au cœur de ses pratiques militantes. La vie associative de notre communauté a ainsi placé les causes de la démocratie, des libertés publiques, des droits humains, de la construction de l’Etat de droit, parmi les priorités de son programme. Notre communauté a pratiquement participé à toutes les manifestations, démonstrations et autres actions à côté du peuple belge en faveur de la démocratie, de la liberté et pour un meilleur bien être ainsi qu’à toutes les initiatives du dialogue inter-religieux.

Notre action s’est toujours inscrite, en renforçant les libertés individuelles et collectives, dans le respect de la constitution belge, la loi qui la réglemente et les règles qui garantissent l’expression démocratique. Même avec ses particularités et ses spécificités et avec ses dimensions religieuses et culturelles, la communauté d’origine marocaine a toujours voulu réaliser ses objectifs seulement et uniquement à travers les moyens pacifiques et la pratique de la démocratie. Par conséquent, notre nouvelle identité socioculturelle et cultuelle est fondée sur le progrès, l’ouverture et la tolérance.

En conclusion, je peux affirmer que l’Islam (belge) n’entrave à aucun moment que les musulmans en Belgique puissent vivre en harmonie totale avec la démocratie, la laïcité et avec les autres confessions. Enfin, notre communauté admet le pluralisme politique et adhère par la pratique au suffrage universel à travers des élections libres démocratiques et transparentes. Par contre, elle exclut et condamne tout acte de violence ou de terrorisme. Néanmoins, elle dénonce et combat vigoureusement tout acte de haine, de racisme, de xénophobie et d’islamophobie. Car la démocratie exige une vigilance permanente et une action perpétuelle. 

Sarie Abdeslam

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