Réalité d’un songe

 
« Celui qui éduque une fille, éduque toute une génération ». Cette phrase semblait résonner depuis la nuit des temps, son évocation paraissait lointaine mais persistait à faire sens. J’ai voulu traverser le temps pour retourner à l’origine de ces mots, était-il possible de comprendre la valeur de cette expression en retournant à l’origine de leur formulation ?

Je n’en étais pas certaine, mais je souhaitais réaliser cette entreprise. D’un geste décidé, je m’endormis… Trois minutes plus tard j’étais toujours éveillée… Une heure s’était écoulée et mes yeux clos se sont soudainement ouverts. J’avais la respiration rapide, je me sentais faible et j’avais horriblement soif.

Après avoir repris mes esprits, je me suis dirigée vers la cuisine pour me prendre un encas et un verre d’eau. Après quelques instants, j’étais à nouveau apaisée. Plusieurs idées, images circulaient dans mon esprit et j’essayais tant bien que mal de comprendre et de coordonner ce qui s’était passé durant cette promenade dans le temps. Mon regard au loin, je découvre que je ne suis pas seule…

Un homme se trouvait dans le salon. Qui était-il ? Que faisait-il chez moi ? Et surtout comment était-il parvenu à y entrer ? Il me fit signe d’approcher, j’hésitai un instant et sans comprendre comment, le salon vint à moi. L’homme qui y était, avait disparu pour que je découvre à sa place un vieil homme. Comme si l’espace qui nous séparait, était le reflet d’un passage entre deux générations. Ses rides sur son visage et ses mains montraient à elles seules, tout ce qu’il avait vécu : des mains, elles évoquaient un travail de dur labeur, et des yeux, elles exprimaient beaucoup de joies mais aussi de tristesses.

Il entama une discussion sur la femme, m’expliquant qu’elle fût à une époque un être désireux et insatiable. Que l’homme n’était qu’un divertissement pour cette dernière et cette frustration entraîna les hommes du village à conspirer contre la femme. Cet être était fascinant et en même temps un danger pour l’existence humaine.

« Il fallait imaginer une nouvelle femme, une nouvelle norme » m’expliqua l’homme à la peau desséchée mais dont les yeux brillaient d’étincelles en partageant son vécu.

« Je n’étais qu’un adolescent lorsque les hommes se chargèrent de transformer la situation dans laquelle ils vivaient. Ils étaient soumis à la femme et celles-là régnaient en maître dans la région. Je n’avais pas encore été touché par l’une d’entre elles, mais mon heure allait bientôt arriver. Mon père s’était promis de ne jamais me faire subir cela, il me serra très fort dans ses bras, puis discrètement s’échappa des enlacements de ma mère pour rejoindre le rassemblement secret. »

J’attendais qu’il reprenne la suite de son histoire, je n’osais pas le toucher et il ne semblait plus être des nôtres. S’était-il endormi ? Avait-il un trou de mémoire ? Je pris le coussin à mes côtés et je le lui lançai subrepticement à la figure. Il s’éveilla en sursaut et continua son récit…

« Le rassemblement avait lieu en dehors du village, près du ruisseau plus précisément ; là où les hommes avaient pour habitude de se plaindre à l’abri de l’entendement des femmes. Le feu fût allumé, ils étaient une dizaine à s’être échappés cette nuit là. Ils étaient tous épuisés physiquement et surtout moralement. Le plus robuste d’entre eux se leva et s’exclama : « Mes frères ! L’heure de la révolte est proche. Nous n’accepterons plus jamais l’assujettissement et la honte. La violence ne servira à rien, une solution plus implicite a été proposée la nuit dernière par l’un des nôtres. Je lui laisse donc la parole. » L’homme à qui il faisait allusion était le seul instruit du village, il avait appris à lire et à écrire et passait ses journées à jongler avec les mots. Tout ce qu’il pouvait écrire avait une importance beaucoup plus grande que ce que l’on pouvait dire. Il proposa à l’assemblée d’écrire un texte, qui prouverait à l’être féminin que son rôle était moindre que celui des hommes. Il avait plusieurs idées en tête et insistait pour crier de tout son cœur, en cette nuit cruciale ; ce qui devrait faire loi. Je n’étais malheureusement pas avec eux ce jour là, je devais rester à la chaumière pour prévenir mon père au cas où ma mère remarquait son absence. Mais je suis certain d’avoir entendu quelques phrases de l’endroit où ils étaient ce soir là. L’une d’entre elles résonne toujours en moi : « Celui qui éduque une fille, éduque toute une génération ». »

Il se mit à pleurer de chaudes larmes, et moi aussi. En une fraction de seconde, ce vieux tas d’os me lança à son tour le coussin à la figure. Nous nous sommes souri, et il reprit calmement la suite des événements…

« Tous tombèrent unanimes pour rédiger un texte en guise de droit. Ce fût une tâche difficile à réaliser et, chacun voulait se décharger de ce qu’ils avaient eu à faire jusque là. Ne plus s’occuper de l’entretien de la maison, ne plus préparer le repas, ne plus allez chercher de l’eau à l’extérieur du village… Cependant, ils étaient unanimes sur une chose : prendre en charge l’éducation des filles. Certains voulaient proposer de les enterrer vivantes et d’autres de leur « ôter » ce qui faisait d’elles des êtres désireuses et insatiables. Finalement, ils comprirent qu’avant de se mettre d’accord sur la manière dont l’asservissement de la femme serait réalisé, il fallait permettre à celles qui les avaient terrorisés jusque là de croire en ces paroles. Ils devaient réfléchir sur la faiblesse féminine, un aspect de leur conscience pouvait être en la faveur des hommes et ainsi, de leur victoire. »

De sa main toute tremblante, il se pencha pour se verser un verre d’eau. C’était assez amusant à observer mais je lui offris volontiers mon aide. Il but une gorgée d’eau, ensuite il respira un bon coup. Il reprit une deuxième gorgée, et expira de toutes ses forces. Après plusieurs gorgées qui fusionnaient à ses interminables essoufflements, il se décida -de ce qui m’a semblé être une éternité- à continuer son monologue.

« Les hommes décidèrent de ne plus revenir au village, sans eux ; les femmes sentiraient un vide et comprendraient alors l’importance de leur présence. Plusieurs jours furent nécessaires, certains parlent de mois, d’autres d’années. Ce qui est sûr, c’est qu’elles prirent conscience que sans nous, il manquait quelque chose dans le village. Elles décidèrent également d’organiser un rassemblement. Elles étaient toutes conviées chez ma mère, c’est ainsi que je pus aider mes frères, les hommes à connaître les craintes et le questionnement de ces dernières. Elles n’étaient pas unies, et leurs visions divergeaient sur la disparition des hommes. Certaines scandaient qu’elles en avaient besoin pour entretenir la maison, d’autres qu’elles ne supportaient pas le poids des transports d’eau ou se souciaient surtout d’avoir froid au lit. Leur désunion causa la perte de leur pouvoir. Chacune décida de négocier avec son homme, pour certaines, avec ses hommes. Ma mère accepta que dorénavant mon père se charge de l’éducation de ma sœur. Nous avons quitté le village pour nous diriger vers le Soudan, et c’est mon père qui fût le fondateur de l’excision. Il pratiqua l’opération à sa fille, et ma sœur se chargea de l’enseigner à son tour à toute une génération.

Le voisin qui détestait entretenir la maison, décida de s’en décharger mais exigea –pour sa présence auprès de sa femme- qu’à chaque naissance, la fille devait être enterrée vivante. Ils se retrouvèrent en Arabie, et bientôt cette pratique fût inscrite dans les plus anciennes traditions arabes. »

Son regard étincelant se transforma tout d’un coup en un regard sombre et sérieux. Ses pensées n’étaient plus historiques, il semblait analyser un événement comme une catastrophe dont il voyait aujourd’hui les conséquences. Il posa son regard vers la rue, il y avait des enfants qui se chamaillaient pour une balle magique. Après qu’une des jeunes filles eut tiré les cheveux du petit Solimane, celui-ci s’en alla pleurnicher dans les bras de sa mère, s’avouant ainsi vaincu. L’étranger reprit :

« Bien que ces pratiques connurent une renommée et une reconnaissance régionale, le plus futé du village, qui avait été le seul à savoir lire et écrire se chargea de créer une nouvelle femme ; dont l’unanimité a touché le monde entier. Il accepta d’assouvir les besoins de son insatiable dame, mais en échange, elle dut convaincre toutes les dames du village à inscrire leurs filles dans la nouvelle école de l’alphabète. Il leur fit étudier ce qu’il nomma les dix règlements :

  1. La femme, en présence des hommes doit se taire ;
  2. L’homme est un être supérieur qui agit par la force et par ses pulsions sexuelles, prenez-en garde ;
  3. La femme doit obéir à son mari, elle est la gardienne de sa maison et de son entretien ;
  4. Le salut des femmes est dans l’obéissance qu’elle aura pour son supérieur ;
  5. Le désir est un mal, la continence est pureté ;

La liste augmenta au fil des années, et les filles devinrent des femmes, ensuite des mères, qui enseignèrent à leurs enfants ces doctrines irréfutées par la majorité. Tout le monde n’était pas d’accord avec ces idées, des individus provenant de plusieurs endroits étaient arrivés à plusieurs reprises pour brusquer ces mentalités. Des êtres choisis par Dieu. Ainsi, certains défiaient cette éducation, mais le mal ne s’oublie que le temps d’une émotion et des générations furent formés par ces croyances. Malheureusement, elles font encore beaucoup de ravages aujourd’hui. »

Diable, il s’était à nouveau endormit, le coussin sur mes genoux, je me décidai à le réveiller à nouveau. Cette fois-ci, il ne se réveilla pas et son corps se désintégra devant moi. Une lumière sortit du salon, et s’élança dans le ciel pour rejoindre l’Eternel. Il n’était pas le seul à se désintégrer, mes bras avaient disparu, ensuite mes jambes, j’étais terrifiée de voir à quelle vitesse mon corps se décomposait. Puis, ce fût au tour de mon visage, je n’allais plus pouvoir regarder ce qui se passait, ni hurler, ni entendre ! J’ouvris les yeux, et ma sœur qui passait par là, me regardait comme si je venais d’un asile de fous. Elle me lança un regard inquiet et s’exclama en partant : «  faut te faire soigner ma vieille ».

I.B

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