« Lettre ouverte » au Sénateur-Bourgmestre Philippe Moureaux

« Lettre ouverte » adressée au Sénateur-Bourgmestre Philippe Moureaux à l’occasion de la journée internationale pour la diversité socioculturelle et pour la lutte contre la discrimination  
Monsieur Le Sénateur,

Cher Philippe Moureaux,

Nous tenions à vous exprimer notre reconnaissance et notre soutien en cette journée internationale pour la diversité socioculturelle et pour la lutte contre la discrimination, ainsi qu’à l’occasion du trentième anniversaire de la promulgation de la « loi Moureaux » visant à réprimer certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie datant du 30 juillet 1981. Pareillement, à rendre hommage à Yvonne Jospa, grande militante de l’antiracisme, et véritable inspiratrice de cette loi. Cette dernière, éponyme et élaborée par vous, à l’époque à laquelle vous étiez Ministre de la Justice, fut l’aboutissement d’une longue lutte menée par le groupe socialiste des années durant afin de pallier des problématiques sociétales récurrentes.

Monsieur le Sénateur, nous voulions, en ces dates symboliques, vous écrire à cet effet afin de vous faire part de notre considération ainsi que notre sentiment le plus sincère de respect à l’égard de votre longue lutte pour une société plus juste et par la même occasion féliciter le groupe socialiste, ainsi que la gauche de manière générale, qui a milité et qui milite encore dans le dessein d’un meilleur vivre-ensemble. En effet, la gauche se doit d’être véritablement l’alternative au discours populiste dont le socle est composé de démagogie, de logique du bouc-émissaire et qui, en ces temps de crise socioéconomique, aime à stigmatiser et à chercher des coupables plutôt que de trouver des solutions.

La diversité est un fait incontestable et irréversible en Belgique. La cohabitation, l’imbrication, la cohésion de même que la paix sociale existent réellement, quand bien même elles restent certainement à parfaire, entre les individus issus de la multitude des communautés existantes, qu’elles soient philosophiques, sexuelles, religieuses ou encore ethniques. Que l’interculturalisme soit l’évolution espérée et voulue du multiculturalisme actuel ne fait en rien de ce dernier un fiasco comme l’ont prétendu, souvent de manière hâtive, des dirigeants européens. La Belgique a changé de visage, elle est aujourd’hui métissée et diversifiée à tous les niveaux, ce qui n’est pas du goût de tout le monde.

Cependant, il faut continuer ce noble combat contre un ennemi qui a en partie changé d’aspect et a aujourd’hui une multitude de facettes qui se rejoignent toutes dans leur finalité liberticide et antidémocratique. Toutefois, l’avantage à présent est que nous sommes plus nombreux dans notre diversité à contrer ces courants car notre sort est lié à celui des autres minorités ainsi qu’à la société dans son globalité. Notre message est en faveur des libertés individuelles et tend à rappeler, même si cela peut paraitre subversif, que l’acquisition des dites libertés ne doit être entravée par des membres d’une autre communauté car certaines valeurs philosophico-religieuses ou idéologiques ne sont en rien référentielles dans notre système politique neutre. Répondons à l’appel de Stéphane Hessel : « Indignons-nous » donc car c’est de cette manière que nous rendrons visibles des attitudes ou propos nauséabonds dans une société qui tend à les banaliser.

Monsieur Le Sénateur, vous avez souvent été critiqué pour vos positions d’ouverture ainsi que vos propos dénués de langue de bois. Malgré cela, vous avez continué dans cette voie et sachez que vous avez en cela notre soutien. En effet, si la gauche, et en particulier le Parti Socialiste, est un barrage érigé contre les obscurantismes, c’est justement parce qu’il y a des personnalités progressistes tel que vous qui osent dire « stop » lorsque des libertés sont menacés. C’est effectivement une injure à l’intelligence (1) que de refuser de discuter avec des intellectuels ou cadres communautaires sous prétexte qu’ils ne partagent pas une vision identique à la nôtre. Cela ne signifie en rien qu’ils ne puissent pour autant être des interlocuteurs légitimes, en particulier lorsque ces derniers apportent un discours opposé aux extrémistes contre lesquels vous dressez d’ailleurs.

Assurément, il est indéniable qu’il faille condamner les extrémistes notamment de façon publique afin d’user des mêmes canaux de diffusion qu’eux et ainsi apporter une voix dissidente et plus représentative et prouver que ces franges sont à la communauté musulmane, ce que les « néo-fascistes » sont à la classe politique. En effet, les cadres et intellectuels musulmans devraient fréquemment condamner avec plus de véhémence ces discours émis par ces marges non seulement en répondant aux interpellations médiatiques mais également de manière proactive. Les dispositifs légaux sont des outils très utiles pour empêcher la haine de se propager. De ce fait, soyez assuré, monsieur le Sénateur, que nous en userons lorsqu’on sera amené à le faire contre de tels individus.

Certes, ce choc des barbaries (2) qui n’est pas systémique mais idéologique s’efforce à nous prendre, nous, progressistes, en otage de leurs pensées qui s’affrontent mais qui se ressemblent dans leur archaïsme ainsi que dans leur visée antidémocratique. Nous nous devons d’instiller dans l’esprit collectif un paradigme différent du citoyen de confession musulmane et se réapproprier cette image de nous-même longtemps façonnée par les médias.  Ce musulman médiatique (3) occupe en quelque sorte un espace laissé vacant par le Belge musulman  imprégné des valeurs occidentales émancipé et en parfaite osmose avec son contexte socioculturel. La revendication ou la reconnaissance d’un « droit à la différence » pour les musulmans par une grande partie de la population ne peut  véritablement avoir lieu que suite à l’adoption de positions claires et moins laxistes s’agissant des extrêmes. Il faut s’affranchir de ce principe de précaution ou de cette attitude conciliante au bénéfice de résolutions tranchées et officielles sans équivoque.

Parmi celles-ci, répondre par l’affirmation en ce qui concerne le droit à la reconnaissance dont certaines communautés éprouvent le besoin. En effet, un travail de mémoire ne peut être entièrement effectué que s’il est admis par tous les groupes impliqués, même aujourd’hui et ici en Belgique, car l’Histoire nous suit ou que l’on soit. De ce fait, nous avons le devoir de reconnaitre qu’il y a eu de l’esclavagisme principalement subsaharien accompli par des musulmans pour nous réconcilier avec la communauté subsaharienne. Que cela ait été de moindre ampleur que la traite négrière européenne ou non, cela ne change en rien le fait même de son existence. Pareillement pour ce qui concerne le génocide arménien. Il est arrivé que des musulmans aient commis des actes répréhensibles dans l’Histoire et nous devons les reconnaitre afin de se réconcilier avec nos victimes historiques et condamner ensemble ce passé que nous ne cautionnons pas.

Monsieur le Sénateur, la gauche est étrangère par essence à toute analyse négationniste ou raciste. Elle est motivée dans son action par l’idée d’égalité loin de toute ethnocentricité ou paternalisme. Solidarité avec les classes ou citoyens en lutte, voilà l’esprit même de la gauche. Toutefois, une offensive de la droite libère la parole raciste et décomplexe certains discours et le plus triste étant que cette offensive trouve parfois un accueil favorable jusque dans les rangs de ceux qui se réclament du progressisme. Attiser la haine, diviser et monter les classes populaires les unes contre les autres pour mieux les rendre aveugles aux politiques antisociales, voilà le piège tendu dans lequel il convient que nous ne tombions pas.

Une chose est sûre, tant que vous serez dans les rangs de la gauche, cette dernière aura en son sein une personnalité qui ne peut que lui être bénéfique car gardienne de ses valeurs essentielles. Quoi qu’on en dise, votre nom est désormais lié à l’antiracisme voire même élargie à l’anti-discrimination de manière générale. Il reste à la gauche d’honorer sa grille de lecture sociale qui n’est ni ethnique, ni culturaliste mais universelle et inclusive dans l’idéal d’égalité que vous avez démontré toute votre carrière durant.

Monsieur Moureaux, soyez convaincu de notre estime car depuis plus de trente ans, votre loi rend justice à la diversité et place la gauche à sa place bien méritée.

Benyekhlef Fouad
Acteur Social – Collectif Musulmans Progressites
0488/23.65.54
benyekhlef.fouad@gmail.com
musulmans.progressistes@gmail.com

(1) Olivier Mukuna, interview datée du 5 mars 2007 a été refusée par Le Soir
(2) Gilbert Achcar, Le choc des barbarise, terrorismes et désordre mondial, Bruxelles, 2002, Ed. Complexes, 166p.
(3) « La Muslim Pride » selon Raphaël Liogier

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