LES ETATS ARABO-MUSULMANS

A la suite de nos derniers échanges via notre site « Dounia-News » sur la laïcité et la séparation de l’Etat et de la religion, et au moment où les peuples des pays de la rive sud du bassin méditerranéen aspirent de plus en plus à des changements socio-économiques, politiques et institutionnels, j’ai trouvé opportun de revenir, dans la suite de ces lignes, à ce sujet par un bref exposé historique sur l’ébauche du premier Etat arabo-musulman établi par le Prophète Mohamed à Médine.

I- Le premier Etat arabo-musulman

« Nul n’est prophète en son pays »

Déçu par ses concitoyens de la Mecque et voyant se multiplier ses adversaires qui s’opposèrent à ses prêches révolutionnaires par rapport à l’ordre établi, le Prophète Mohamed, avec un groupe de ses disciples, se résolut à quitter cette ville pour propager ses prophéties et se fixer ailleurs. Il décida alors d’aller d’abord à Taïf, puis à Yathrib, ville proche d’une oasis, distante de plusieurs centaines de kilomètres de la Mecque, et dont les habitants étaient plutôt des paysans que des marchands, comme ceux de cette ville (la Mecque). Avec ses survivants il arriva ainsi à Qoba près de Yathrib. Après que Mohamed s’y fut établi, Yathrib changea de nom et fut appelée Médine ou plutôt Médinat-al-Nabi (ville du Prophète). C’est la Médine d’aujourd’hui.

A peine arrivé à Médine plutôt en triomphateur qu’en exilé, Mohamed posa les premiers jalons de l’Etat musulman par la conclusion d’un Pacte en se conciliant d’une part les Juifs, nombreux et influents, d’autre part les Arabes non encore convertis à l’Islam. Aux premiers il fit beaucoup d’avance. Il jeûnait le même jour qu’eux. Il priait dans la direction (qibla) de Jérusalem, avant de changer la direction de la prière vers la Mecque. Il gagna quelques rabbins ; toutefois, la plupart entamèrent une vive opposition au prosélytisme musulman. Il y put, chose rare chez les fondateurs de religion, organiser son culte en détail, en même temps qu’il fondait une société civile sur des bases toutes nouvelles en Arabie, en dehors des conceptions jusqu’alors exclusives de tribu et de clan. Il y fut à la fois apôtre, législateur, politique et guerrier. Ce Pacte peut être considéré comme le premier « traité écrit dans l’histoire du monde ». En vertu de cet acte juridique solennel se trouvèrent alliés dans une même nation tous les musulmans émigrés de la Mecque, tous les convertis de Médine, tous les autres tribus de Médine encore païennes et les diverses tribus juives de la région, leurs confédérés. Il s’agissait d’une charte composée de deux parties : la première scellait la fraternité des musulmans et créait une entité définie, l’Umma, regroupant tous les alliés dans une même nation, les tribus de Médine, les Ançars ou auxiliaires (musulmanes et païennes) et les émigrants de la Mecque (Mohajirouns). La seconde stipulait une « alliance politique » avec les tribus juives de Médinat-al-Nabi. Ces tribus juives conservaient leur religion et se voyaient reconnaître les mêmes droits que les musulmans. Aucune fraction ne pourra faire une alliance ou une guerre sans l’assentiment du Prophète, qui jugera souverainement les contestations.

L’importance de ce traité tient à ce qu’il créa un « Etat musulman» de population hétérogène, autrement dit les tribus y subsistent, mais elles se solidarisent pour créer un organisme politique commun. Dans ce pacte, Mohamed, en tant « qu’envoyé d’Allah », représentait le pouvoir central avec le droit de déclarer la guerre ou de faire la paix, il gardait ainsi la prérogative exclusive de prononcer des jugements en dernier ressort, c’est-à-dire le droit de rendre justice. ». Il fit de Médine le centre actif de la communauté, et y fonda la première mosquée (massjid), jetant ainsi les bases non seulement de la propagation de l’Islam, mais de sa conversion en une force active. Son but fut de rassembler les divers groupes (les vrais croyants venus de la Mecque ou Mouhajirouns, les habitants de Médine convertis à l’Islam appelés Ançars, les tribus païennes et les Arabes réticents prêts à tourner casaque selon les circonstances, les Mounafiqouns, c’est-à-dire les hypocrites)entre eux et avec les juifs vivant dans cette agglomération.

La lutte entre les tribus fut arrêtée, un membre de la communauté ne pouvait se faire justice ni trancher un litige, chacun devait avoir recours à l’autorité, au pouvoir central du prophète, « car celui-ci a le pouvoir d’ordonner le bien et d’interdire le mal ». Mais Mohamed n’était pas un « autocrate », Dieu étant la seule « source d’autorité aussi bien pour le chef (Mohamed) que pour le peuple. Le système administratif qu’édifia Mohamed à Médine pour un « Etat musulman » fut conservé dans les grandes lignes par ses quatre successeurs, ses Califes, qui le considérèrent comme un système idéal, simple, réaliste. Après quoi, des failles se firent jour dans la théorie constitutionnelle de l’Etat et dans la pratique des gouvernants. Le système instauré par Mohamed ne fut donc pleinement respecté que pendant une trentaine d’années.

La première de ces failles apparut avec l’avènement de la dynastie des Omeyyades. Son fondateur, le Calife Muawiya qui établit le Califat à Damas, ouvrit les portes à l’influence syrienne et byzantine. Muawiya fut attiré par la vie fastueuse de Byzance, que les hommes du Prophète, comme ABOU-BAKR, OMAR, ALI, HASSAN, HUSSEIN avaient méprisée et repoussée.

En guise de conclusion, Il convient d’avoir à l’esprit qu’il est difficile d’appliquer au système institutionnel musulman une étiquette conçue dans l’optique des sciences politiques de l’Occident ou des autres pays environnant « l’empire arabo-musulman ». De même, il est malaisé de définir la conception théorique musulmane de l’Etat, car rien ne sépare les conceptions politiques des conceptions religieuses. Mohamed, prophète de l’Islam, tout en étant prédicateur de la loi coranique, était en même temps « chef de l’Etat ». Or, dans le Coran on ne trouve nulle part une indication sur qui doit diriger l’Umma (la communauté), et qui doit diriger les institutions étatiques et impériales. Le Coran ne dit pas non plus qui remplacera le Prophète après sa mort. C’est un problème qui est resté toujours ouvert et qui a donné lieu à des controverses, à des schismes, à des querelles dogmatiques de l’« Islam ».

Depuis lors, les musulmans ne finissent pas de se persécuter entre eux pour des « chinoiseries ». Ils se tuent, s’emprisonnent ou s’exilent mutuellement pour le sens d’un mot, même s’ils en sont tous peut-être, au fond, du même avis. La religion musulmane est devenue avant tout intellectualiste, ce qui ne veut pas dire intelligente, ni même intellectuelle. Des savants, des soi-disant oulémas ignares en matière de religion, ainsi que des « khatib » charlatans l’ont réduite à la ratiocination en faisant des dissertations théologiques « abstraites » et mystificatrices, alors que les populations musulmanes croupissent dans les fantasmes et les superstitions, tout en subissant la contagion dans les mosquées, les écoles et autres lieux publics qui sont pleins de disputes.

II-L’Etat et les sociétés arabo-musulmanes

D’esprit profondément religieux et mystique, les sociétés arabo-musulmanes peuplent leurs univers d’êtres invisibles et de forces occultes (magie, sorcellerie, mauvais œil, les démons ou « djinns », le bon et le mauvais augure, etc.) tout autant que des données concrètes fournies par les sens ou « la Raison ». La plupart de leurs actes et de leurs pensées sont religieux au titre de l’Islam ou au titre de croyances plus ou moins anciennes qu’elles considèrent comme orthodoxes.

Ainsi, elles sont très attachées à leurs institutions théocratiques dont les Etats ont été et sont encore l’objet d’un « respect superstitieux ». D’où l’embarras quand il s’agit de définir les Etats dans les pays arabo-musulmans.

La question de l’Etat qui est mélangée avec la question religieuse subordonne le « pouvoir temporel » au « pouvoir spirituel ». Et lorsque les élites religieuses officielles enseignent que l’autorité est de droit divin, cela n’est que le signe d’une servilité consommée devant l’Etat, comme les pays arabo-musulmans en donnent l’exemple. Ce sont les pouvoirs en place qui inculquent par le truchement de leurs exégètes et de leurs « khatib » à leurs fidèles sujets un respect religieux de l’Etat. Et les difficultés rencontrées dans les sociétés arabo-musulmanes pour bien comprendre la question de l’Etat qui est un produit des contradictions et des conflits d’intérêts socio-économiques, ont leurs racines dans les survivances tenaces de l’idéalisme religieux du premier Etat arabo-musulman établi par le prophète Mohamed à Médine, comme il a été mentionné plus haut.

CHATAR Saïd

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