Les pays arabes et la « démocratie économique »

 Les mouvements insurrectionnels vont-ils permettre aux grandes masses arabes d’introduire la démocratie politique tout en songeant à la démocratie économique ? Vont-ils réussir à créer des organes de solidarité destinés à améliorer le standing matériel et moral des classes laborieuses, à former et à éduquer une « élite » populaire qui va réclamer la direction des activités économiques ? Ou vont-ils instaurer, sous la direction des mouvements « islamiques » ou « islamistes », un autre type de régime d’économie féodalo-capitalistique dont tous les leviers seraient aux mains du grand capital où le travail lui sera toujours subordonné.

Ainsi, les sociétés arabes vont se trouver devant des choix stratégiques suivants :

Nationalisation des entreprises

Les régimes socialistes et communistes ont cru bien faire de remplacer l’entreprise capitaliste par l’entreprise étatisée. En voyant dans cette dernière une certaine façon de se libérer de la tyrannie capitaliste, les salariés et plus particulièrement les ouvriers ont réclamé cette vaste réforme qui consiste en « la nationalisation des entreprises ». Ainsi, l’Etat assume toutes les responsabilités des entreprises économiques où tous les citoyens, depuis le directeur général jusqu’au simple manœuvre, deviennent, au sens large, les fonctionnaires qui reçoivent leurs règlements et leurs barèmes de salaire de l’Etat.

Que faut-il penser de cette tendance de nationalisation ? Il est certain que la nationalisation des entreprises d’intérêt général est la seule façon d’éviter le trust capitaliste et d’assurer le bien commun : il serait anormal et préjudiciable que la distribution d’eau, ou d’électricité, dans un pays entier, dépende des intérêts et du caprice d’un groupe de particuliers.

Mais la nationalisation paraît bien être un moindre mal dont il faut limiter l’extension. D’abord, parce que cette formule n’introduit rien d’autre qu’un « super-capitalisme » : l’Etat est, cette fois, le patron omnipotent, seul intéressé direct à l’entreprise ; la masse des travailleurs (jusqu’aux suprêmes degrés de l’autorité) devient une hiérarchie de salariés qui obéit passivement à un pouvoir central de bureaucrates souvent déconnectés des réalités locales. Aussi les salariés s’attachent-ils moins à leur travail qu’à leur salaire.

Donc, la nationalisation qui envahit tous les domaines où elle n’est pas indispensable est plutôt un recul qu’un progrès : elle généralise, normalise, standardisent, les travailleurs et les salariés en général par le nivellement de tous les individus devant l’Etat omnipotent.

Cogestion

Il s’agit ici de l’union du capital et du travail. Il existe plusieurs formes de cogestion. On peut imaginer ce mode de gestion à tous les niveaux, de l’économie nationale aux organismes socio-économiques locaux : il s’agit alors d’une collaboration paritaire des organisations patronales et des organisations syndicales. Toutefois, à part le rôle en matière sociale, de graves difficultés sont soulevés par le monde patronal chaque fois que, dans l’entreprise, il est question de contrôle et de décisions économiques, c’est-à-dire qui affectent les biens des propriétaires avec un pouvoir de codécision, de codirection.

En résumé, le mécanisme de cette cogestion s’explique de la manière suivante :

Communauté de propriété : Dans l’entreprise capitaliste, le capital est la propriété d’un individu, d’une famille ou d’actionnaires. Cependant, ce capital est matière morte qui ne peut prendre plus-value que par la collaboration du travail. Or, en réalité, c’est par le travail seulement que l’entreprise prospère. Le capital devrait donc être reconnu comme copropriétaire dans un système de propriété privée qui n’est pas propriété d’Etat, mais bien de la collectivité réduite des personnes morales et physiques qui collaborent, au titre du capital et au titre du travail. Ce qui suppose surtout une éducation des chefs, des actionnaires et des ouvriers où chacun ne se reconnaisse ses droits sur l’entreprise qu’en union avec tous les autres, comme frères et sœurs possédant en indivision un patrimoine familial.

Communauté d’autorité : Il faut un chef qui représenterait non seulement le capital, mais aussi la communauté capital-travail.

En effet, l’Entreprise doit être administrée, gérée, supervisée et contrôlée par un conseil composé de délégués des actionnaires, de délégués des travailleurs et d’inspecteurs de l’Etat. Ensuite, c’est au tour de ce conseil d’élire un chef pour une durée déterminée, chargé de diriger celle-ci en exerçant une certaine direction technique, financière et commerciale, en plus de la responsabilité sociale : il déterminera la stratégie à suivre, élaborera des plans, établira des projets et des programmes à exécuter, définira les moyens à mettre en œuvre en vue d’atteindre les objectifs fixés au préalable. A ce moment seulement, l’entreprise sera passée du stade monarchique au stade démocratique.

Communauté de profit : en principe, l’entreprise capitaliste assure un salaire stable aux travailleurs et tous les gains aux actionnaires et au propriétaire. Ainsi est consacrée pratiquement la priorité du capital sur le travail. Conception erronée, car le capital est matière morte, propriété des non travailleurs, tandis que le travail engage des hommes vivants. Pour corriger cette conception, il ne suffit pas de faire des efforts pour mettre le capital et le travail sur le même pied, car le travail est supérieur au capital.

S’il est vrai que les formules doivent être appliquées différemment selon les pays, les entreprises, voire les personnes, il est certain que la cogestion, progressivement instaurée, permet d’assurer à la fois aux travailleurs la place qui leur revient dans l’économie et d’échapper aux emprises menaçantes du capitalisme privé et du capitalisme étatique. C’est donc dans la voie de la cogestion que se trouve l’apaisement des conflits sociaux 

Communauté du travail : il existe une autre formule plus soucieuse de l’affranchissement du monde du travail : celle des communautés de travail. Imaginons un groupe de techniciens mettant en commun leurs économies, les investissant dans une petite entreprise qui demeure leur bien collectif, établissant par voie démocratique leurs statuts et règlements, fixant de commun accord leur barème de salaires, élisant les chefs responsables, «étudiant ensemble les marchés et participant selon des règles préétablies aux bénéfices de l’entreprise. Une telle entreprise est une « communauté de travail », type parfait de la communauté des travailleurs. Dans le cadre de cette formule, les « travailleurs-associés » cherchent non pas les rendements ou les profits, mais d’abord le maximum de vie humaine. Toutefois, cette réalisation qui consiste en de P.M.E et P.M.I, et qui paraît excellente d’un point de vue social, surtout lorsqu’elle irradie, autour de l’entreprise, une vie réelle de communauté (entraide mutuelle, distractions communes, vie culturelle…), comporte de graves objections économiques. Dans l’état actuel de l’hégémonisme du capitalisme géo financier qui est complètement déconnecté de l’économie réelle, les P.M.E et P.M.I résistent mal aux trusts et aux grands monopoles. Il faudrait que la communauté essaime et que naisse une « communauté de communautés », au sein de laquelle chacun des groupes vit de sa vie propre, en étant uni aux autres dans ses intérêts économiques.

Cette formule qui ne vivra que grâce à un puissant esprit de solidarité, paraît liée à certains modes pleins d’avenir dont la petite et moyenne industrie ultra-spécialisée devra toujours exister aux côtés de la grosse industrie et s’articuler avec flexibilité et souplesse autour de celle-ci.

Le monde arabe traverse une crise sans précédent due pour l’essentiel aux pressions et aux efforts étrangement confluents d’abord du libéralisme et du « socialisme », ensuite du capitalisme, qui ont pris une immense extension, en deux formes opposées et aussi néfastes, dont l’économie ne parvient pas à se dégager.

La première forme, issue du libéralisme, est celle du capitalisme privé qui, par une évolution, s’est agglutiné en vastes trusts ou holdings qui ne finissent pas de se déconnecter de l’économie réelle et de menacer les travailleurs, la personne humaine, voire la vie des Etats. Cette forme a conduit des pays arabes aux systèmes féodalo-capitalistes.

La seconde forme, issue du « socialisme », est celle du capitalisme d’Etat dont la « nationalisation » a livré l’économie à la puissance bureaucratique aux dépens de la promotion des classes laborieuses. Cette forme a engendré dans certains pays arabes, le système féodalo-bureaucratique.

A la suite de la tournure prise par les événements de la rive sud du bassin méditerranéen, les pays arabes vont-ils, dans un souci évident de la démocratisation, avoir le courage et la volonté politique de chercher une formule nouvelle qui permette de sortir du dilemme « capitalisme privé-capitalisme d’Etat » ? Vont-ils avoir les moyens et le pouvoir de concilier le capital et le travail pour mettre en accord les propriétaires des entreprises et les travailleurs ? Ce sera le grand défi à relever. A ce propos, faudrait-il « atomiser » l’économie (chaque personne étant propriétaire et travailleur) ou bien former des communautés de capital-travail ? La première solution est impossible. La deuxième se heurtera à un problème objectif et grave : dans une équipe de travail, la propension de chaque individu sera de travailler le moins possible, tout en espérant le plus de profit possible du travail collectif ! Et plus l’équipe est importante, plus cette objection est manifeste.

En dépit de tous ces inconvénients, il nous semble que la seule démocratisation économique possible soit celle qui consiste en les diverses formes de cogestion, à condition que le personnel puisse accéder à la propriété de l’entreprise.

CHATAR Saïd

 

 

 

 

 

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