Les peuples arabes et la « démocratie politique »

 

Les agitations sociales dans les pays de la rive sud du bassin méditerranéen vont-elles engendrer des nouvelles législations sociales audacieuses, une philosophie politique basée sur l’entente entre les individus et les groupes dans le cadre d’un système économique plus juste et une société moins inégalitaire? L’éclatement de ces mouvements insurrectionnels conduira-t-il les classes laborieuses arabes à participer à la vie concrète de l’Etat dont le but fondamental et urgent serait d’abattre les privilèges et corriger les abus et les inégalités?

Evolution politique

Le suffrage universel (révolution pacifique du 20ème siècle), amènerait-il à la direction des Etats arabes des peuples qui n’y sont pas préparés. Les masses populaires arabes sont toujours restées indifférentes au « politique » entendu au sens noble du mot ; les élites des peuples arabes n’ont eu dans les Etats qu’une action subversive ou, à tout le moins, purement revendicatrice. Par le suffrage universel, les Etats arabes actuels dominés par les bourgeois féodalo-bureaucratico-capitalistes attachés au monde capitaliste, vont-ils se laisser dominer par les masses populaires. Ainsi, dans de telles conditions, l’électeur arabe, après l’acte de vote, va-t-il passer la main à une caste étrangère aux intérêts de sa classe ?

Afin d’éviter tous ces inconvénients, il semble qu’il faille s’orienter vers l’accession des masses, éduquées politiquement, à la gestion d’un Etat vraiment démocratique.

Tenus hors de l’Etat, les peuples arabes qui conspiraient contre celui-ci, doivent apprendre leurs droits et leurs devoirs de citoyen, ou, si l’on veut, leur « citoyenneté ». Cela suppose d’abord une éducation démocratique dès l’école, si école généralisée il y a ; en cala, les nouvelles méthodes pédagogiques pourraient être d’un excellent appoint. Ce travail de l’école doit être complété par les mouvements de jeunesse et le milieu associatif qui disposent, plus que l’école, de possibilités d’application concrète des principes. D’autres institutions d’esprit civique qui verraient le jour inculqueraient sans excès le sens du service national : des partis politiques « démocratiques » dotés de projets contenant des programmes avec des propositions concrètes répondant aux besoins réels et aux attentes profondes des peuples arabes.

Mais les premiers efforts d’éducation démocratique devront concourir à former une élite de chefs, doués d’une vaste culture générale, prêts à consacrer leurs loisirs à la chose politique et s’y exerçant avec conviction, honnêteté et désintéressement. Toutefois, à cause des répressions qu’elles subissent, les masses arabes ont souvent préféré de bouder la carrière politique. Est-ce l’influence des actions répressives des Etats arabes, une certaine lassitude des débats politiques ou l’attrait de carrières nouvelles ou plus rémunératrices. A cet égard, les « vocations » politiques ont toujours été rarement encouragées. D’où l’importance d’une bonne formation socio-politique dès l’enseignement secondaire par exemple.

Evolution institutionnelle

Tout Etat est saisi par une vague de fond dirigiste ; et, comme il prétend s’occuper de toutes choses, il devient bureaucratique et technocratique.

Dans une économie où le travail aura la maîtrise du capital, il sera possible d’éviter la métamorphose « kafkaïenne » de l’Etat en technostructure bureaucratique, de le libérer de l’emprise de la haute finance et de rendre au politique sa notion fondamentale : la gestion de la chose publique pour le bien du plus grand nombre.

Ainsi, l’Etat devrait s’orienter vers une certaine décentralisation. Etape délicate, car l’Etat est centralisateur et ses responsables doivent être doués d’une intelligence et d’un rare désintéressement pour respecter la liberté des groupements inférieurs. En fait, dans ce nouveau cadre démocratique, l’Etat devra respecter les collectivités intermédiaires, l’autonomie régionale, locale, garantir aux groupements professionnels, politiques, sociaux, culturels, scientifiques, le libre exercice de leurs activités, se contentant de coordonner leurs efforts, de sanctionner leurs conventions, de trancher les conflits éventuels. Voilà la première réforme positive de la nouvelle démocratie.

La base d’un semblable régime ne peut être que le suffrage universel. Mais néanmoins, ce système qui, donnant une voix à chaque citoyen, considère la société comme une juxtaposition arithmétique d’individus dont elle néglige les caractères concrets. En réalité, la société est  extrêmement complexe, « géométrique », et les individus qui la composent sont des personnes ayant une expérience, des responsabilités, des charges, des autorités différentes…

Nous n’avons nullement et aucunement ici à préconiser des réformes institutionnelles, mais il est certain qu’une meilleure démocratie exige un parlement politique plus dégagé de la tyrannie des bureaux de partis soumis à l’Etat, à l’Administration, aux barons de la maffia…, et une chambre composée de toutes les tendances politiques libres, démocratiques, mais aussi de compétences professionnelles. Une démocratie évoluée et en processus demande un Exécutif puissant qui aura la difficulté d’établir l’équilibre entre la décentralisation et la centralisation ; la solution de ce point délicat paraît se trouver dans la rareté et l’efficience des interventions : c’est le contraire de la situation présente, l’exécutif intervenant à tout propos, mais avec faiblesse.

Un pareil régime doit nécessairement développer un « climat » démocratique, dans lequel chaque citoyen et chaque corps de citoyens sont informés des buts et des résultats de l’action politique commune, sont libres de manifester leur opinion, de se réunir, d’entreprendre toute action qui parait utile, au jugement des chefs responsables. Bien sûr, un pareil régime sera long à créer et supposera sans cesse un difficile équilibre ; mais il présente une garantie sérieuse ; il fait appel beaucoup plus aux qualités morales qu’au seul mécanisme des institutions. Il est, en tous cas, le seul capable d’assurer une ample et sage intégration des masses en évolution et en mouvements perpétuels.

CHATAR Saïd

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