En route vers Yazd…

           « Marché très vite parce que même nos jambes avaient trop d’énergies à évacuer. Courir rapidement sans attendre ni feu rouge, ni passants trop lent et se sentir voler avec de l’oiseau dans le ciel. Crier de tout son corps jusqu’à en perdre la voix, être heureux d’avoir fait ce bruit jusqu’au dernier son. Danser sans prendre en compte les regards autour de soi, juste pour soi. Chanter, parce que cela fait du bien. Rire, encore et encore jusqu’en avoir mal aux cottes et aux joues. Boire, encore plus afin d’oublier. Fumer, à chaque fois pour se détendre.  Etre aimé, à chaque moment afin de se sentir important. » Avais-je écris sur mon bloc note.

Mais rien de tout cela ne pouvait me faire perdre la mémoire. Je me souvenais exactement de tout ce que j’avais fait. Je m’aveuglais à croire qu’un jour je trouverais le moyen de jeter tout cela dans un océan d’oublis et que j’avancerais à nouveau, aussi fraîche, aussi nouvelle qu’autrefois.

J’avais pris le bus de nuit. Je n’avais pas peur, c’est comme si j’attendais qu’il m’arrive quelque chose dans ces déserts glaciales. Il y avait sept heures de route à supporter. Le bus n’avait rien de très luxueux, pire que cela, il n’était pas spacieux. J’ai dû remplacer mes jambes par ma petite valise pendant toutes ces heures, dans la chaleur, dans l’étroitesse et la proximité de tous ces hommes qui souffraient tout autant que moi. Il y avait un religieux parmi nous, je le savais car il avait son uniforme. Au début, je l’ai trouvé bien arrogant de voyager avec cet accoutrement. Je vous promets que mon regard à changé lorsque durant cette traversée, nous avons partagé nos histoires pour arriver jusqu’à notre destination commune.

Assise à côté de moi, une jeune demoiselle, assez sûre d’elle, souriante mais pas trop. C’est son fiancé qui l’a quitta en larmes, il était inquiet de la voir seule faire ce voyage. Je les regardais sans trop d’intérêt, cela me rassurait qu’il y avait au moins une femme dans ce bus avec moi. Il y avait dans leurs regards quelque chose que je ne connaissais pas. Et je détestais cela. Il semblait dépendre l’un de l’autre, comme si se séparer était une chose terrible pour ces tourtereaux. L’homme me regarda, me salua, je fis de même, tout en détournant mon regard vers la fenêtre. Je n’avais personne sur cette terre, mais j’étais libre comme le vent, je ne me souciais de personne et personne ne se souciais de moi. C’était très bien ainsi. Après tout, à quoi cela servirait ? On mourra chacun tout seul. J’imaginais déjà le jour de mon enterrement, je savais que je ne vivrais pas jusqu’à mes nonante ans, je ne me voyais pas du tout vieille, ni même mère, ni même grand-mère. Je voulais fuir tout ce que la nature m’avait imposé pour ne former que l’être.  

Le vieil homme religieux était accompagné de son fils, il était inquiet pour son père je le voyais dans ses yeux. Il n’arrêtait pas de lui donner des médicaments et à boire. Au fil du voyage, le vieil homme montrait de plus en plus de la fatigue, il enleva son turban et je voyais plus clairement sur les rides de son visage une personne qui semblait faible et lassé de cette chaleur, de ne pouvoir se coucher correctement et devoir supporter les chants religieux –assez flippants- du conducteur.  Je ne voyais plus l’homme religieux, je ne voyais qu’un pauvre vieillard dans une situation peu agréable. J’eu de la sympathie et il entra dans mon cœur.

La jeune femme à côté de moi s’était endormie, lorsque le conducteur s’arrêta pour que chacun puisse faire sa prière, elle m’invita à la joindre dans ce qui servait de mosquée. Je la suivis dans cette nuit obscure illuminée par la lune et les étoiles. Elle me raconta qui elle était, elle me demanda si j’avais quelqu’un dans ma vie et à quel point elle était heureuse d’avoir quelqu’un sur qui compter. Elle m’expliqua tous les problèmes qu’ils avaient dû supporter pendant toutes ces années mais que leur lien était tellement fort que rien ne pouvait les briser. « Innocence ! » Me disais-je de mauvaise foi dans ma tête. « Elle est jeune, quand elle mûrira tout s’écroulera » pensais-je en l’écoutant. Moi qui avais tellement entendu d’histoire, celle-ci me semblait tout simplement peu réelle. J’enviais ce sourire, ce splendide sourire que je porte encore dans mon cœur et qui s’est gravé dans mes souvenirs.

Nous sommes retournés à l’intérieur du bus, mes jambes criaient le martyr juste à l’idée de penser qu’elles seront à nouveau remplacer par cette satanée valise. Pour oublier ma douleur, je regardais le ciel et la lune. Je pensais à tous ces gens que j’avais quitté sans penser une seconde que tout pouvais arriver et que peut-être je ne les reverrais jamais. Je me trouvais monstrueuse, c’est comme si je ne ressentais rien, que je faisais paraître ma sensibilité alors qu’au fond de moi c’était à peine si mon cœur battait. Je souriais en pensant à certains évènements et je me savais aimante, j’aimais l’humain et je savais que cela ne suffisait pas.

 Il était quatre heure du matin, nous étions bientôt arrivé à Yazd, lorsque le fils du vieil homme cria : « Ya Allah ! ». Nous nous sommes tous rapproché de son fauteuil, le vieil homme avait perdu connaissance, je n’osais pas toucher cet homme religieux, je refilais au jeune homme une bouteille d’eau et il en renversa sur le visage de son père. Mais il ne se réveilla pas. La jeune femme lui ouvrit un peu de sa chemise et je lui donnai quelques gifles pour le réveiller. Il n’y avait toujours aucun signe de vie. La jeune femme et moi-même savions qu’il restait qu’une solution : le bouche-à-bouche. Les hommes ne semblaient pas prêts à le faire. J’ouvris la bouche de ce vieil homme, posa ma main en cylindre et souffla de toutes mes forces. Les larmes coulaient, il n’était plus des nôtres. Il avait quitté cette terre pour un autre monde. Je me suis mise à le serrer dans mes bras, à lui demander de m’excuser de l’avoir détesté pour ces vêtements d’homme de Dieu. Je me suis mise à genou près de ce corps, et je me suis mise à réciter quelques versets qui ne voulaient pas se terminer par mes larmes et mes pleures de ne pas avoir pris le temps de le connaître, de l’avoir jugé sans même l’avoir connu.  La jeune femme était aussi émue, elle me prit dans les bras et me dit « ne t’inquiète pas, je suis là ».

Le fils décida d’enterrer son père à Yazd. Nous étions enfin arrivés, et nous tenions à faire cela avec lui. Après l’enterrement, nous nous sommes regardé profondément, nous savions qu’aucun de nous se reverraient, mais nous étions satisfaits ainsi.

          « Dieu nous a mis sur le même chemin, rien n’est offert au hasard, tout est écrit chez Lui », expliqua le fils du défunt.

          « La mort est un rappel. Il y a un mystère qui nous unis tous, et qui devrait nous prendre conscience de ce qu’il y a de plus important sur terre » rétorqua la jeune femme en me regardant droit dans les yeux.

Quant à moi, je me suis limité à acquiescer. Leurs familles respectives vinrent les chercher, je leur fis mes adieux et je me mis en route pour visiter le lieu saint des zoroastriens.  En arrivant sur place, je me suis assise sur les escaliers, observant ces croyants venir visiter cette flamme qui brûlait depuis tant d’années. Je me rappelle avoir bien ris «ils sont un peu ridicules à croire ce genre de bêtises… Un feu allumé depuis tant d’années non mais et puis quoi encore… Ils sont tellement naïfs… ». J’ai les admirait à ce moment là, je me disais que si j’avais cette force j’irais rencontrer Dieu là où personne encore ne l’avait fait. Je m’étais promis d’arrêter de penser que j’étais mieux que les 6 milliards d’individus sur Terre, et qu’enfin je puisse à mon tour montrer avec mes capacités, ce qui fait que Dieu m’a créé…

I.B

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