LA TURQUIE ET LE MONDE ARABE

 

Chatar Said
Chatar Said

« On connaît mal en Europe la politique de l’Orient, on lui suppose des desseins, elle n’a que des caprices, un avenir, elle n’a que le jour et le lendemain », LAMARTINE

 A la suite de la visite de Monsieur le Ministre des affaires étrangères du royaume du Maroc, S. EL OTHMANI, en Turquie, nous avons trouvé opportun de partager, dans la suite de ces lignes, notre point de vue avec le lecteur sur l’état de la politique actuelle de ce grand pays musulman par rapport aux mouvements insurrectionnels des masses populaires arabes.

Préambule

En s’opposant à l’intervention militaire en Libye, le Premier ministre turc en avait souligné les répercussions dévastatrices non seulement pour la Libye, mais aussi pour les pays intervenants. Ainsi, la Turquie qui avait demandé à assumer un rôle non-combattant dans le cadre de l’Otan, voulait montrer en échange qu’elle est attachée à promouvoir les « valeurs internationales », y compris la démocratie et les droits de l’homme.

D’abord, elle avait maintenu des contacts avec le leader libyen et lui avait proposé sa médiation avec l’opposition basée à Benghazi. Ensuite, elle avait suggéré à Kadhafi de nommer un président réjouissant d’un support populaire et tenant compte des intérêts légitimes de « tout le peuple libyen », et ce pour mettre fin à la crise. Et enfin, le Premier ministre turc changeait de ton en demandant à Kadhafi de quitter le pouvoir immédiatement. Il avait alors soutenu et encouragé le Conseil National de Transition dans sa lutte pour une Libye libre, démocratique et souveraine. Par ailleurs, les activités de l’ambassade turque à Tripoli furent temporairement suspendues et les relations avec l’opposition se sont progressivement développées. Pendant une conférence de presse commune avec le ministre turc des affaires étrangères, le 23 mai, M. Abdul-Jalil a remercié la Turquie pour son appui, y compris l’aide humanitaire et la contribution à la reconstruction de la Libye «post kadhafienne». Toutefois, la Turquie qui avait préféré d’abord la diplomatie et la médiation à l’utilisation de la force avait été violemment critiquée par ses principaux alliés occidentaux et par une partie de l’opposition libyenne.

Motivations de la politique extérieure turque

Quelles sont donc les motivations réelles de la politique extérieure turque, notamment au Moyen Orient ? Quelle est la stratégie de ses relations extérieures dans le contexte des mouvements insurrectionnels arabes ?

 La divergence de vues dans les orientations de la politique extérieure turque avec ses partenaires occidentaux ne date pas d’hier. On se souvient en effet du vote du mois de mars 2003 au parlement turc refusant le passage des troupes américaines sur le territoire de la Turquie vers l’Irak ou, plus récemment, le départ du premier ministre Erdogan au cours du débat du Forum économique à Davos après l’intervention du président Shimon Pérès sur les attaques israéliennes à Gaza (janvier 2009), la détérioration des relations turco-israéliennes après la controverse concernant la flottille pour Gaza (mai 2010) et le discours du président Abdullah Gül à l’Assemblé Générale des Nations Unies critiquant l’imposition des sanctions contre l’Iran (septembre 2010).

D’aucuns ont considéré que ce sont là des preuves d’une réorientation de la Turquie vers le Moyen Orient et d’une dérive vers l’Est.  D’autres, au contraire, ont apprécié les nouvelles orientations de la politique extérieure de la Turquie et de son rôle de liant entre le Moyen Orient et l’Occident.

Le changement significatif des priorités dans la politique étrangère turque a commencé avec la fin de la Guerre froide. La Turquie a saisi l’opportunité de ce contexte de contradictions d’intérêts géopolitiques pour devenir un acteur plus indépendant et de s’ouvrir envers ses voisins pour des priorités plus pragmatiques, commerciales et économiques. Ainsi, la politique extérieure turque qui a connu un nouvel essor, a changé de forme et de fond envers le moyen orient. En cherchant à renforcer son influence dans son voisinage et dans le monde, la Turquie qui bénéficie d’identités régionales multiples, croit avoir la capacité et la responsabilité de suivre une politique externe qui consiste à la résolution des conflits, à la paix et à la sécurité internationale lui permettant d’acquérir le statut de membre de l’U.E et de devenir une puissance politique et économique dans le monde.

En dépit de ses nombreuses initiatives de médiation entre les U.S.A et l’Iran, entre Israël et la Syrie, entre l’Irak et la Syrie, entre Israël et les palestiniens, entre le Hamas et le Fatah qui n’ont pas abouti à des résultats attendus ou ont été entravées par d’autres évènements (l’intervention d’Israël à Gaza de l’hiver 2008-2009, puis l’incident de la flottille pour Gaza en 2010, la Turquie reste le seul interlocuteur qui a la capacité de parler à toutes les parties aux conflits au Moyen Orient et contribuer au renforcement de son influence régionale et internationale.

Les relations entre Ankara et Jérusalem ont connu un grave tournant pendant les attaques israéliennes à Gaza en 2008 et ont atteint un point de crise sans précédent avec l’incident de la flottille en 2010. Malgré tous ces quiproquos, leurs intérêts continuent à converger jusqu’à un certain niveau. La Turquie a été le premier État musulman à reconnaître l’État d’Israël en 1949. D’autre part, l’histoire des relations entre les deux pays a été plutôt fluctuante, sauf pendant les années 90. La Turquie a beaucoup gagné sur le plan de l’opinion publique dans le monde arabe grâce à la « défense » de la cause palestinienne.

Le modèle de la Turquie et le monde arabe

En tant que pays musulman réjouissant d’une démocratie, d’un Etat de droit assez développé et surtout d’un essor économique, la Turquie pourrait représenter la projection logique de l’évolution positive des nouveaux régimes arabes au Maghreb et au Moyen Orient. La stabilité démocratique de la Turquie a été mise en valeur par les révoltes contre les régimes autoritaires dans la région. Et le respect du principe de la sécularisation pourrait servir comme exemple de tolérance et de modération face aux craintes des possibles émergences islamistes.

Un des éléments clé du mécanisme institutionnel de la Turquie qui pourrait servir d’exemple pour les nouveaux régimes arabes émergents est le rôle de l’armée. Celle-ci a été pendant une longue période « le gardien du régime » et a établi les limites de la pratique démocratique ». Le fondateur de l’État turc moderne, Mustafa Kemal Atatürk, a garanti la sécularisation à travers l’armée. Les militaires ont joué en effet une double fonction : l’impulsion pour la modernisation et la protection du régime contre les tentations de résurrection de l’État ottoman et l’islamisation. L’influence primordiale de l’armée s’est maintenue tout au long de la Guerre froide, mais dans les deux dernières décennies, elle a beaucoup diminué, suite aux critiques des alliés de la Turquie et avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP. « L’équilibre délicat » entre les forces démocratiques et l’armée est néanmoins considéré comme une constante essentielle dans la construction et l’évolution de l’Etat turc moderne.

La tendance d’ouverture vers les milieux islamiques a été accentuée par l’AKP et le gouvernement Erdogan ; ce qui explique en partie la popularité du régime actuel turc dans la région. Toutefois, il faut noter que l’agenda de l’AKP n’est pas centré sur des préoccupations religieuses : avec sa plate forme politique, l’AKP est allé bien au-delà de la religion. Par son pragmatisme et son agenda socioculturel plus conservateur que religieux, l’AKP a développé des positions par rapport à des questions politiques et économiques essentielles qui préoccupent tous les turcs.

Certains analystes mettent en valeur les différences entre les États arabes et la Turquie. Leurs structures socioéconomiques et politiques ne sont pas les mêmes. Les sociétés arabes sont beaucoup plus religieuses et la Turquie d’aujourd’hui qui a encore en mémoire l’Etat hérité de l’empire ottoman est le résultat d’une longue évolution. Son développement économique qui n’est pas lié aux revenus du pétrole est donc plus durable. En outre, la Turquie et les Arabes n’acceptent pas facilement de parler d’un « modèle turc », à cause de l’impérialisme Ottoman.

Mais néanmoins, l’expérience de la Turquie pourrait représenter « une source d’inspiration » pour le monde arabe : les relations entre les militaires et la société doivent être gérées attentivement afin de garantir la stabilité et de permettre la création de l’espace démocratique, la construction progressive des institutions démocratiques, l’émergence des parties politiques, la formation des parlements représentatifs et surtout la garantie de la modération religieuse, l’essor de l’économie avec l’appui de l’industrialisation, les exportations et une répartition équitable des richesses. Tous ces processus doivent être étroitement encouragés, soutenus et accompagnés par les autres pays démocratiques, notamment l’U.E.

Les mouvements insurrectionnels arabes : opportunité ou menace ?

En dépit de la réaction tardive et ambivalente de la Turquie par rapport aux évènements dans les pays arabes, le gouvernement Erdogan considère qu’un monde arabe démocratique renforce la Turquie et confirme l’orientation stratégique de sa politique extérieure : les transformations au Moyen Orient sont vues comme un effet de la politique de la Turquie d’engagement des différents gouvernements et groupes politique. Le modèle turc de réconciliation entre l’islam, la démocratie et le développement économique a raffermi le « déficit insoutenable » entre les gouvernements et les peuples dans le monde arabe et montre la voie pour les réformes nécessaires; la réconciliation entre le Fatah et le Hamas est une résultante majeure de ce changement général. Les américains et les européens devront engager des acteurs considérés jusqu’à présent comme infréquentables, voire même terroristes, par exemple les Frères Musulmans en Egypte et en Syrie, le C.N.T en Libye, le Hamas en Palestine, le mouvement Ennahda en Tunisie, le P.J.D au Maroc…

Sur le plan économique, la Turquie pourrait être affectée directement par une possible diminution des exportations vers les pays en crise. Les exportations vers les pays du Moyen Orient représentaient en 2008 seulement 17% des exportations turques, en comparaison avec 48% vers l’UE ; mais il s’agit des transactions avec une balance commerciale nettement positive en faveur de la Turquie, ce qui n’est pas le cas avec l’Europe. En 2009, en pleine crise économique globale, le rapport entre exportations et importations vers le Moyen Orient avait doublé. D’autres relations économiques pourraient être également affectées à cause de l’instabilité, comme les investissements.

A la suite des mouvements insurrectionnels dans des pays très influents sur la stabilité interne de la Turquie, comme la Syrie par exemple, d’autres problèmes pourraient encore surgir. En effet, « d’un état d’une guerre non-déclarée » en 1998 à la suite des accusations d’appui au PKK, les deux pays se sont rapprochés en 2009 avec l’abolition des visas, la convocation des réunions des cabinets des ministres, la conduite des exercices militaires communs. Ainsi, avec le rapprochement entre Erdogan et Al-Assad, la Turquie peut donc avoir une influence sur la dynamique politique de Damas. L’augmentation de l’immigration vers la Turquie qui est l’un des résultats de la répression du régime Al-Assad s’accompagne de sérieuses pertes économiques.

La question kurde risquera de soulever des préoccupations majeures pour la Turquie, à cause de l’effet de contagion des soulèvements populaires des pays voisins. Dans ce contexte, les demandes soutenues par la popularisation de la question kurde à la suite du « Printemps arabe » dans la région deviendraient légitimes aux yeux du monde.

En guise de conclusion

Les changements des régimes et des gouvernements arabes posent des questions difficiles auxquelles doivent répondre adéquatement aussi bien la Turquie que le monde occidental. Toutefois, l’expérience gagnée par Ankara au cours de ses initiatives régionales au Moyen Orient est précieuse pour les États-Unis et l’Europe. Même si sa légitimité semble affaiblie par ses réactions ambiguës aux révoltes populaires arabes, la Turquie est mieux placée que les pays occidentaux pour passer les messages nécessaires aux gouvernements et aux masses arabes. D’où la question centrale : la Turquie saura-t-elle avoir une responsabilité dans le processus de paix israélo-palestinien.

En voulant préserver ses intérêts géopolitiques et économiques, la Turquie préférerait l’évolution à la révolution dans une région qui la concerne directement. Mais dans un Moyen Orient qui a toujours été difficile, elle voudrait occuper maintenant une place de leader dans le processus de démocratisation et de stabilisation du monde arabe. C’est pour cela que la Turquie et l’U.E se doivent d’agir de concert pour les mêmes objectifs.

CHATAR Saïd


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