Le diplomate marocain face aux défis de la diplomatie multilatérale

 

Chatar Said
Chatar Said

Dans le cadre du débat sur l’accord entre l’Union européenne et le Maroc visant à libéraliser le commerce dans les domaines de l’agriculture et de la pêche, l’organisation Western Sahara Resource Watch (WSRW) a publié un rapport intitulé « Les tomates du conflit », qui révèle l’existence de 11 sites agricoles dans le Sahara occidental et fournit la situation géographique de chacun d’entre eux. D’après le « WSRW », aucun de ces sites agricoles n’est exploité par des habitants de l’endroit ou des marocains venus d’autres régions du Maroc. Tous les sites agricoles en question sont détenus par des conglomérats marocains puissants ou par des entreprises multinationales françaises dont les produits bénéficient exclusivement à l’exportation au détriment de leur transformation et de leur valorisation locales (agro-industrie), ainsi qu’aux dépens de la culture vivrière…

Ce qui importe dans ce rapport, c’est la nature des entreprises et le mode d’exploitation de ces sites agricoles par celles-ci. Ainsi, la question centrale qui devrait être posée au gouvernement marocain est la suivante : ces projets qui n’apporteraient pas une grande valeur ajoutée à la région et qui excluraient les habitants de la région de toute participation de près ou de loin à ces exploitations agricoles, favoriseraient-ils le processus d’autonomie qui est en vue ?

(Pour lire la suite de l’article)Pour ma part, je trouve que la position de Western Sahara Resource Watch (WSRW) qui n’est pas claire, est pleine d’amalgames par rapport à la cause nationale marocaine. Que cherche-t-elle exactement cette ONG ? Une plus grande participation des populations locales au processus de développement socio-économique et une répartition plus juste et plus équitable des bienfaits de celui-ci ? Dans ce cas, nous conviendrions qu’ils ont raison. Par contre, si elle cherche à travers ce mode d’exploitation «féodalo-capitalistique» exclusif, purement et simplement l’amputation du royaume du Maroc de sa région du sud, alors là, pauvre WSRW, elle est complètement à côté de la plaque ? Notons à ce propos que ce mode d’exploitation agricole «féodalo-capitalistique» existe partout au Maroc. Cette ONG va-t-elle demander l’autodétermination pour toutes les régions du royaume du Maroc où ce mode d’exploitation est déployé?

Par ailleurs, face à ces défis, la balle est dans le camp du peuple marocain tout entier, pouvoir, gouvernement, partis politiques, syndicats, société civile, intellectuels et autres diasporas. C’est pourquoi, je vais oser demander à nos chers lecteurs de bien vouloir trouver dans la suite de ces lignes mon point de vue général sur les nouveaux défis de la diplomatie multilatérale auxquels est confronté le royaume du Maroc.

Le travail diplomatique du Maroc relatif au problème du Sahara soi-disant occidental doit s’adapter aux changements internationaux marqués par la fin des confrontations classiques entre les deux camps, Est-Ouest. De la logique de confrontation, la diplomatie est entrée désormais dans une logique d’influence. Elle doit déployer son action dans un espace multipolaire, où la négociation reprend une place prépondérante. Dans cette optique, les diplomates marocains doivent être capables de détecter les éléments favorisant un rapprochement entre les points de vue de leur pays et de ceux où ils se trouvent. Ils doivent savoir capter, interpréter et évaluer l’importance des signaux qui peuvent conduire à des malentendus s’ils sont mal compris. Les faits et gestes d’un diplomate sont autant de signaux : retour précipité dans sa capitale pour des consultations, départ précipité d’une cérémonie, comme ce fut le cas avec le Premier Ministre marocain A. BEN KIRANE pendant les funérailles du Président BEN BELLA à Alger. La diplomatie des crises est une diplomatie des signaux dont la mauvaise interprétation peut conduire au conflit.
Aussi le diplomate agit-il de nos jours dans un monde globalisé et une souveraineté des pays de plus en plus limitée ou plutôt partagée. Le diplomate qui devait traditionnellement prendre la défense des intérêts de son pays, se trouve dans un nouveau contexte se prêtant davantage à une défense des intérêts d’un groupe d’Etats. La diplomatie se déploie de plus en plus dans le multilatéralisme : que ce soit l’U.E, le G77, l’ASEAN, l’U.A, etc. L’appartenance à de tels groupements influe sur le travail diplomatique.

La «diplomatie de la globalisation» qui conduit à des négociations internationales tous azimuts, l’environnement, la lutte contre le terrorisme ou la politique commerciale pousse le diplomate à se spécialiser dans le processus de négociation, quel que soit le domaine concerné. Les dossiers qu’il traite ont de plus en plus de répercussions concrètes et immédiates sur la vie quotidienne des gens.

La mondialisation qui peut engendrer un développement planétaire dont les bienfaits ne sont pas toujours équitablement répartis débouchera inéluctablement sur des tensions, voire des conflits armés. C’est pour cela que les diplomates devront absolument avoir au cœur de leur attention les effets de la mondialisation en mettant en exergue la dialectique entre sécurité et développement.

Les menaces et les défis générés par cette mondialisation dans les relations internationales nécessitent une réponse adéquate, non pas en termes de forces armées seulement, mais aussi sous la forme d’une recherche inlassable d’un développement centré autour des besoins de l’humanité. La diplomatie devra mettre l’accent désormais sur le rôle de la communication, de la culture, des acteurs non étatiques et de la «déterritorialisation» de l’espace politique.
Face aux défis importants du XXIe siècle, la qualité de la vie dans les mégalopoles, la démographie galopante dans les pays en voie de développement, les armes de destruction massive, l’approvisionnement en matières énergétiques, les pandémies, le changement climatique qui sont fondamentaux tant pour la sécurité que pour le développement, la diplomatie doit disposer de nouvelles aptitudes et de nouveaux instruments pour les insérer dans les processus de négociations internationales.

Jusqu’à présent, on doit bien reconnaître que la diplomatie marocaine a tardé à tenir compte de la mondialisation. La politique étrangère a été conçue pendant longtemps comme la conduite des affaires entre des Etats et ressortait du domaine exclusif des gouvernements. Aujourd’hui, la politique internationale inclut un grand nombre d’acteurs extérieurs au ministère des Affaires étrangères : départements techniques, défense nationale, parlements, villes, entreprises, syndicats, société civile, etc. Cela reflète évidemment la disparition progressive des démarcations entre les affaires étrangères et les affaires intérieures et la manifestation du passage de l’ère de la Guerre froide à celle de la mondialisation.

La montée en puissance de ces nouveaux acteurs renforce, paradoxalement, le rôle des Etats dans le nouveau système international. Jamais les acteurs de la société civile n’ont autant réclamé l’intervention de l’Etat sur la scène mondiale, dans des domaines comme l’économie, la justice, le développement, les droits de l’homme, l’environnement, etc. Les turbulences mondiales qui ne finissent pas d’élargir le spectre d’action diplomatique, nécessitent davantage de vigilance et de régulation et renforcent le rôle du ministère des affaires étrangères, pour autant que celui-ci fasse l’indispensable effort de modernisation.

On peut affirmer, dès lors, que la mondialisation est la chance du ministère des affaires étrangères ; encore faudra-t-il que les diplomates puissent relever ce défi. Pour cela, il convient à nos diplomates d’avoir à l’esprit un double champ d’action diplomatique : l’action bilatérale d’un côté, et l’action multilatérale de l’autre où nos diplomates vont se trouver face à de nouveaux défis (le climat, l’énergie, les migrations internationales) auxquels ils ne sont pas préparés d’emblée.

Il n’y a pratiquement plus de problèmes qui se négocient à deux : les pays engagent continuellement des négociations dans les domaines les plus divers avec des dizaines d’autres Etats et organisations internationales. On y débat le plus souvent des thèmes transversaux qui exigent des connaissances scientifiques et techniques de plus en plus précises. Une négociation sur le changement climatique sollicite l’intervention d’un économiste pour les tractations sur les échanges de droits d’émission, d’un agronome connaissant bien les questions de biodiversité, d’un administrateur des fonds de coopération environnementale, etc. Il n’est pas possible pour un diplomate de cumuler toutes ces fonctions. Le ministère des affaires étrangères qu’on va oser comparer à une «tour de contrôle» doit être en phase avec ce nouvel environnement des relations internationales pour mieux négocier et coordonner les négociations internationales.

La mondialisation qui enveloppe les relations diplomatiques est tout à la fois un élément de compétition et un facteur de coopération. Elle stimule la compétition diplomatique entre les Etats qui se font concurrence sur les marchés mondiaux de l’énergie et des autres matières premières. Cette compétition devient de plus en plus féroce sous l’influence des pays émergents (le B.R.I.C). Toutefois, la mondialisation suscite des réflexes de coopération : un Etat ne peut lutter seul contre la pollution maritime, le changement climatique ou les épidémies. Il convient de développer des modalités de coopération, même si cela se fait en fonction des rapports de force.

En dépit de la multiplicité des acteurs, le rôle des Etats reste central. Ainsi, pour mener à bien une négociation sur un thème horizontal, il convient d’anticiper les positions des Etats ou des acteurs de la société civile, de détecter les alliances, les divisions chez les autres acteurs de la négociation, d’évaluer les possibilités de compromis. Grâce au réseau des ambassades et d’une bonne compréhension des enjeux en présence, le ministère des affaires étrangères est le seul à disposer des capacités globales d’analyse, de synthèse, d’information et de coordination pour assumer ce rôle.

C’est dans cet esprit que le gouvernement doit absolument créer au sein du ministère des affaires étrangères une « Direction de la mondialisation » ad hoc dont les atouts majeurs consisteraient en trois C : Connaissance technique, Coordination et Communication. Elle regrouperait des services traitant des questions dites transversales, comme les négociations sur l’environnement et le développement durable, l’énergie, la coopération économique régionale et internationale, les institutions financières internationales, les matières premières, la politique scientifique et les migrations internationales. Compte tenu de la technicité de ces problématiques, des fonctionnaires ayant une longue expérience de ces dossiers en assureraient la gestion avec le renfort des économistes. Cette direction de la mondialisation travaillerait en étroite relation avec le département de la coordination multilatérale. Celui-ci est le lieu où l’on peut élaborer la synthèse politique entre les différents intérêts contradictoires, où la vision géopolitique peut trouver une place. Périodiquement ou mensuellement, une concertation est également à prévoir avec les acteurs non étatiques de la mondialisation, les ONG, les fédérations d’entreprises, les syndicats, la société civile…

Les postes diplomatiques devront, eux aussi, se familiariser progressivement avec les dossiers de la mondialisation. Ainsi est-il utile pour nos jeunes diplomates de bénéficier d’une formation assez approfondie sur la mondialisation à l’issue de leur stage. Peut-être qu’un jour nous pourrions nous inspirer du Danemark, qui vient de nommer des « attachés en matière de climat » dans ses ambassades situées à Washington et dans quatre pays émergents. Aujourd’hui, il y a des négociations entre 192 Etats à l’ONU, 149 à l’OMC, 27 au sein de l’Union européenne… Les interférences extérieures qui viennent s’ajouter encore à cet ensemble déjà surchargé de règles du jeu devenues plus complexes, sont loin de simplifier les négociations diplomatiques.

Garder les idées claires en négociant en permanence devient le véritable défi du diplomate d’aujourd’hui. Cet état de choses traduit une réalité plus profonde : les questions internationales sont toujours plus liées entre elles et concernent davantage de pays ; ce qui explique la montée en puissance des négociations multilatérales. Les missions classiques du diplomate ne disparaissent pas, mais elles doivent tenir compte de leur nouvel environnement qui ne finit pas de se complexifier. La figure du diplomate classique était celle d’un généraliste qui menait son action dans un domaine très vaste : tout ce qui relevait d’un contact avec l’extérieur. Le diplomate d’aujourd’hui conserve cette capacité à percevoir globalement les questions internationales, ce que l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, a bien résumé : «avoir une véritable expérience de la négociation, éprouvée sur toute une carrière, suppose une connaissance du passé des négociations et des relations internationales, une connaissance globale et intime à la fois de l’interlocuteur, un savoir-négocier qui s’apprend et se transmet. On ne négocie pas seulement avec un ministre de l’Agriculture ou de la Culture, mais avec un pays. Il faut avoir une vision large des autres intérêts qui peuvent contredire les intérêts précis en jeu dans la négociation. Une appréciation globale est indispensable».

Ainsi, la mondialisation qui exige davantage de diplomatie et de négociation dans un monde interdépendant et caractérisé par un nombre croissant d’acteurs et de défis multiples, renforce la nécessité d’une plus grande capacité à négocier avec un nombre important de partenaires.

CHATAR Saïd

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