Le Silence coupable

Mokhtar-ChaouiDepuis plusieurs mois, le Makhzen a décidé de sévir. Oui, après avoir lâché du leste pendant plus d’une année, après avoir fait croire aux Marocains que la liberté d’expression est presque rétablie, après avoir fait semblant de se plier aux multiples revendications sociales et politiques de la rue, après avoir proposé une Constitution qui s’éloigne d’une monarchie parlementaire plus qu’elle ne s’y approche, après avoir choisi un gouvernement populiste pour absorber la colère du peuple, et après avoir tué dans l’œuf la tornade du printemps arabe,  le voici qui ressort ses griffes et qui sévit de nouveau pour montrer à qui l’aurait oublié qu’il est le maître de la situation et qu’il le restera. Car, voyez-vous, une des caractéristiques du Makhzen, c’est qu’il ne pardonne jamais, jamais à ceux qui le critiquent ou mettent en doute son autorité. Du coup, il se venge en temps et heure qu’il choisit minutieusement. Comment ? Comme d’habitude, Il ressort la liste sur laquelle sont notés les noms de toutes les « têtes brûlées »,  envoie quatre barbouzes baraqués les intercepter dans la rue ou leur rendre visite chez eux afin de les escorter jusqu’aux « salles des fêtes » d’où ils sortent gratifiés de quelques mois ou années d’incarcération.
Bien sûr, il n’est pas question d’en faire des héros en les condamnant pour délit d’opinion. Non, le Maroc tient beaucoup à sa réputation de plus beau pays du monde, démocratique et respectueux, très respectueux, des accords internationaux ; voilà pourquoi, avant de condamner les « ennemis de la nation » qui appartiennent presque tous au mouvement du 20 février, le Makhzen leur concocte un joli dossier, avec à la clé un délit commun qu’il ira pécher dans le passé de l’un ou dans le présent de l’autre. Et si on ne trouve rien qui vaille, on créera un délit bien comme il faut.  Ainsi, on accusera le premier d’état d’ébriété sur la voie publique, le deuxième de trafic en tout genre, le troisième de vente de drogue, le quatrième d’atteinte à une institution publique, le cinquième d’insultes et injures à policiers, le sixième de mépris des décisions de justice, le septième de diffamation etc., etc. Ce ne sont pas les accusations ni les inventeurs de délits qui manquent. De cette façon, si les organismes internationaux s’indignent, le ministre de la justice pourra toujours déclarer, sûr de lui et sans mentir (car pour le pratiquant qu’il l’est, mentir lui vaudra trois jour de jeûne pour chaque cas. Autant dire que les 356 jours de l’année ne lui suffiront point)  qu’il n’y a pas de prisonniers politiques au Maroc. Il aura raison, car, juridiquement, tous le prisonniers politiques auront été condamnés pour des délits communs.
Le pire dans tout cela, c’est que les condamnations s’enchainent dans l’indifférence générale, comme si les jeunes du 20 février étaient des pestiférés qu’il faut porter au bûcher au plus vite. A part quelques cris timides, çà et là, sur des réseaux sociaux, dans quelques journaux, peu de personnes semblent s’émouvoir du sort de ces jeunes. Je vise principalement les intellectuels et les artistes de ce pays qui rugissent à chaque fois qu’on touche à leur bourse, mais qui se comportent en autruche dans cette affaire. Ce silence des intellos et de la société civile est un silence coupable ; un silence qui encourage les abus de pouvoir de l’Etat, qui renforce la makhzanisation du système, qui ouvre la voie à plus de condamnations injustes, à la décapitation de toutes les revendications légitimes, à l’aspiration du vent de liberté qui n’a même pas eu le temps de tournoyer, au retour des années de plomb dans des gants de velours. Pourtant, c’est l’avenir du Maroc qui se joue ces derniers temps. L’avenir de la liberté d’expression, des droits de l’Homme, des libertés individuelles, du droit à la différence ; en un mot, de la démocratie qu’on a ensevelie avant qu’elle n’éclose. A Casablanca, à Bou Ayache, à Tanger, à Fès, à Taza, et dans d’autres villes, des jeunes ont été et seront condamnés parce qu’ils ont osé crier leur exaspération ; parce qu’ils ont revendiqué le droit à la parole, à la dignité, à la justice ;  parce qu’ils ont eu le courage de chanter d’autres chansons, avec d’autres refrains que ceux que le Makhzen nous apprend depuis des siècles ; parce qu’ils ont eu la témérité de mettre le doigt sur ce qui ronge ce pays : la corruption, le népotisme, la gabegie, la cupidité, l’injustice, le mépris du citoyen, l’impunité, l’absolutisme… ; parce que, tout simplement, ils ont appelé à une véritable monarchie parlementaire.
Le printemps arabe serait-il déjà devenu chez nous, en plein été, un hiver marocain ? À en juger par la chasse aux « sorcières » que mène l’actuel gouvernement (qui n’est qu’un exécuteur, rappelons-le) contre les membres du 20 février et contre toutes les voix libres, il est fort à parier que le  printemps marocain dégénérera en hiver sibérien, voire en goulag. Seulement voilà, les fossoyeurs de la démocratie oublient que le passé ne peut jamais redevenir futur et que les glaciers enferment souvent des volcans.
D’aucuns me retoqueront que le printemps arabe n’a apporté que l’insécurité et le chaos. Pour preuve la Tunisie, la Lybie et l’Egypte, trois pays qui se sont débarrassés de leurs despotes, mais qui paient cher leur folie révolutionnaire. Je réponds que pour ces trois pays en construction démocratique, le pire est derrière eux, alors que pour nous il est à venir.

Mokhtar Chaoui,
Enseignant-chercheur et écrivain

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