De la nécessité de se démarquer de toutes les extrêmes-droites… fussent-elles « musulmanes » !

Benyekhlef Fouad

Il est primordial d’adopter au préalable soi-même l’attitude que l’on attend d’autrui. Cette morale tant enseignée par les religions ne fait manifestement pas toujours partie de la praxie de certains lorsqu’il est question de quelques sujets délicats comme par exemple la lutte contre les extrêmes. En effet, les responsables communautaires musulmans attendent légitimement de leurs homologues des autres communautés et plus largement de la société qu’ils condamnent et se démarquent des idéologies liberticides d’extrême-droite ou encore populistes. Néanmoins, force est de constater l’absence d’une véritable introspection ainsi que d’un travail collectif, en intra de la communauté musulmane, de sensibilisation de même que de prévention en ce qui concerne la présence relativement grandissante de certains pans radicaux.

Même s’il est convenable d’admettre que sur le plan théorique comme protocolaire les condamnations abondent lorsqu’un acte ou un propos ignoble émane d’illuminés musulmans ou prétendus tels. Cependant, la mise en pratique de ces bienveillantes déclarations laisse à désirer. Le nécessaire n’est que rarement fait pour remédier à la situation ou pour en prévenir d’éventuels autres. En réalité, les responsables communautaires ont même été trop laxistes avec ces groupuscules ou idéologies par faute de proactivité ainsi que par leur manque d’actions concrètes ayant pour but de les réfuter et de s’en dissocier. Cela aurait permis l’établissement d’une ligne conceptuelle de démarcation qui différencierait, au regard de la société, les citoyens musulmans lambdas des autres. Le fait d’avoir si longtemps laissé en friche ce terreau extrémiste a permis à certaines mauvaises herbes épineuses de se propager un peu plus. Ce phénomène se singularise surtout chez les « born again » qui sont attirés, via divers canaux de diffusion, par ce discours simpliste à la dialectique binaire basée sur le dogme de l’immuable conflit entre le bien et le mal.

Heureusement, les groupes structurés prônant ce type d’idéologies radicales n’en sont encore, en Belgique, qu’à leurs balbutiements et d’influence minime. Mais Il ne faut malgré tout pas sous-estimer l’ampleur qu’ils risquent de prendre s’ils jouissent d’une trop grande liberté d’agir. Assurément, une minorité insignifiante de musulmans éprouve malheureusement de la sympathie pour ces groupuscules. Généralement, il s’agit de sympathisants ayant un niveau d’études peu élevé ou inexistant et souvent issus de classes dites moyennes, lesquelles étant sévèrement touchées par une situation socioéconomique maussade aggravée par les discriminations subies fréquemment à cause de leur appartenance à la communauté musulmane. Ce contexte psycho-sociologique stimule donc un certain complexe lequel engendre une forme de désocialisation volontaire traduite par une répulsion de sa propre société : l’Occident. Ce dernier est, d’après leur doctrine, le responsable des maux qu’ils endurent et donc ils rejettent tous les symboles « occidentaux » dont les plus caractéristiques sont la démocratie et le principe de laïcité.

Endoctrinés malicieusement, lesdits sympathisants pensent que leur idéologie marginalisante représente la seule alternative légitime religieusement alors qu’il n’en est rien. Ils sont, sans s’en rendre compte, otages ainsi que victimes du jeu des extrêmes car ne faisant paradoxalement qu’alimenter ce qui les révulse quotidiennement. Effectivement, d’une part, ils participent à légitimer par leur sympathie le radicalisme religieux qui tente d’imposer sa définition ou vision erronée du « musulman » présenté comme violent et haineux. Et d’autre part, ces mêmes sympathisants renforcent sans le savoir le discours des populistes et/ou islamophobes qui essayent d’enfermer tous les citoyens musulmans dans cette même image caricaturale véhiculée par le radicalisme. Tout cela, dans le but de stigmatiser en plus d’alimenter une certaine phobie au sein de l’opinion publique, due à son ignorance, à l’égard de citoyens musulmans dans leur ensemble. Tout deux veulent donc démontrer la supposée incompatibilité entre le fait d’être à la fois de religion musulmane et être occidental.

Il est donc important de tenir compte de la similarité frappante entre les objectifs respectifs des extrêmes que l’on situe bien hâtivement aux antipodes l’un de l’autre. Alors que ceux-ci se rejoignent entre autres par une intolérance partagée, un simplisme dogmatique et enfin une dangerosité pour la société dans son ensemble et les libertés individuelles en particulier. Le plus inquiétant, c’est qu’ils instrumentalisent conjointement la presse qui tombe assez rapidement dans le piège tendu et dont le pouvoir de diffusion est immense. L’autre média utilisé pour trouver des adhérents étant Internet. Contrairement à l’allégation tendant à affirmer que c’est dans les mosquées que le radicalisme serait prêché, il est important d’attirer l’attention sur cette accusation absurde. Les responsables des lieux de cultes, en particulier ceux reconnus ou en cours de reconnaissance, accordent une attention particulière à ce qui est dit au sein de leur établissement. Persona non grata dans les mosquées officielles, les radicaux cherchent généralement à créer leurs propres établissements officieux ou à défaut usent de la « street da’wa ».

Amalgamer le cultuel islamique avec le radicalisme est un jeu dangereux dans lequel certaines personnalités, principalement politiques dites démocratiques, ont badiné. Il est fort regrettable que le problème du radicalisme religieux, qui touche pourtant toutes les communautés, soit utilisé comme argument de campagne à des fins électoralistes. Certaines personnes issues de la gauche tentent de rafler des voix à droite et ceux de droite à l’extrême sans tenir compte des conséquences gravissimes de cela. Certes, c’est d’abord aux citoyens musulmans et plus précisément à leurs responsables d’entamer un travail en intra de la communauté musulmane dans la finalité de lutter contre le radicalisme. Cela avec le soutien d’un monde politique responsable et œuvrant pour une cohésion sociale et non en montant les citoyens les uns contre les autres. Car au final, le citoyen musulman lambda sera encore celui qui souffrira d’une remontée de l’islamophobie sans qu’il n’ait été acteur de ces mascarades stigmatisantes.

Aussi, il est également indispensable d’analyser l’influence néfaste que le radicalisme aurait pu avoir sur l’ensemble des membres d’une communauté et d’en panser les plaies. Le foisonnement d’informations ainsi que l’entremêlement de sources scripturaires diverses a engendré chez lesdits membres une confusion due à un manque d’esprit critique et d’outils d’analyse. Beaucoup ont longtemps cru qu’un ouvrage ou autres supports didactiques traitant de l’islam suffisait à valider son contenu comme étant communément valable. Cela n’est en vérité qu’une conséquence de l’absence d’un cordon sanitaire communautaire musulman qui jouerait le rôle de filtre en séparant les productions issues de la pensée intolérante de l’extrémisme des apports intellectuels, religieux ou profanes d’ailleurs, de penseurs éclairés. A titre d’exemples, le degré d’acceptation de l’hétérogénéité des pensées composant la communauté ainsi que la condition des minorités de la minorité musulmane belge sont assez caractéristiques et restent les baromètres du niveau de tolérance ou non qui prédomine.

Loin de cette image usurpée du musulman imaginaire et caricatural promue par les extrêmes, il est donc grand temps de se réapproprier l’image publique du citoyen musulman émancipé et pluriel dans sa doxa ou sa praxie tant en lui assurant une liberté de pensée ainsi que de pratique aussi bien en intra qu’en extra de la communauté musulmane. Sans omettre l’importance de comprendre ce qui provoque cette crise du vivre ensemble à travers l’analyse de la motivation et du message que ces sympathisants victimes du radicalisme nous envoient. Ils tentent de nous alerter quant leur déception de la laïcité et la démocratie qui normalement sont les garantes d’une citoyenneté égalitaire et contre les discriminations. Même s’il est vrai que n’importe qui peut avoir des réserves ou critiques sur le crédo ou pratiques du culte islamique, il n’en reste pas moins que le droit des fidèles ne doit nullement être entravé. Au contraire, il est temps que la Belgique accepte sa réalité composite et traite ses citoyens de la même manière afin de faire taire ces extrêmes. Il faut les convaincre que le rejet total de cette société via une marginalisation ne fera qu’aggraver la situation actuelle alors que le fait de mettre cette démocratie et laïcité en face de ses principes en s’en empreignant ne fera que renforcer la communauté musulmane dans sa réclamation légitime des droits qui lui sont dus et de l’égalité de traitement qu’elle devrait avoir.

Il est temps donc de procéder à une autocritique à plusieurs égards, notamment de la société en général et de la communauté musulmane en particulier, afin de pousser à une remise en question de certaines pratiques dans l’intention d’être en cohérence avec les principes prônés. Cela passe par l’arrêt des débats stériles et stigmatisants, normalement propres aux populistes et islamophobes, qui ne font que masquer les vrais problèmes en trouvant d’habituels boucs-émissaires. D’abord, restaurer le cordon sanitaire visiblement sinistré au niveau politique et en instaurer un au niveau communautaire pour permettre plus de clarté sur le « qui est qui », voilà le challenge. Puis, faire la promotion et soutenir les actions d’union, d’interconnaissance et de dialogue afin que l’on ne regarde plus les musulmans comme des étrangers ou conspirationnistes mais plutôt des concitoyens qui contribuent de manière positive à la société. « C’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer. » (1)

(1) Amine Maalouf, Les Identités meurtrières, Grasset, Paris, 1998, pp. 189

Publicités