La meilleure réponse : L’Indifférence.

Par Mokhtar Chaoui.

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Mokhtar Chaoui

J’aurais pu, comme la majorité des musulmans, pratiquants ou non, réagir au navet (je n’ose pas dire Film) l’innocence des musulmans et aux caricatures contre le prophète Mohamed que Charlie Hebdo, pour booster ses ventes, a publiées. J’aurais sûrement pu descendre dans la rue et crier mon indignation, ma colère et ma vengeance contre ces « impies » qui passent leur temps à dénigrer notre religion et son premier représentant. J’aurais aussi pu me comporter en fou furieux et casser l’Occidental, comme on casse, ailleurs, l’Arabe. Tout cela, j’aurais pu le faire et bien pire encore. Mais voilà, comme mes cheveux commencent à blanchir, comme  la fouge de la jeunesse décline, comme la sagesse, ou plutôt la fatigue et la lassitude  prennent petit à petit le dessus sur l’impétuosité et l’insouciance, j’ose substituer ma calme réflexion à ma bouillante colère, les éclairs de mon esprit (à considérer que j’en détiens quelque uns, bien sûr) à mes coups de poing et les flèches silencieuses de mes mots au vacarme assourdissant de mes cris.Je choisis donc ce 24 septembre, premier jour de boycott de Google et de Youtube pour tapoter sur mon clavier ce texte que peu de gens liront (Les Arabes, et surtout nos chers compatriotes, ont boycotté la lecture depuis une éternité) et dire ce que je pense de tout ce tralala.Je commencerai par dire combien il me chagrine de constater qu’à chaque fois que L’Islam et/ou son prophète sont attaqués par les « ennemis d’Allah et de Mohamed », le monde musulman s’embrase et les Musulmans dégainent leurs haches et acèrent leurs griffes pour montrer combien ils sont pieux et combien ils aiment leur prophète. Sous d’autres cieux, jamais amour ne s’exprime avec autant de brutalité. Les Musulmans aiment leur religion et leur prophète jusqu’au sang, jusqu’au meurtre. Il a suffi qu’un illustre inconnu qui se prend pour un cinéaste lance sur la toile des scènes bidons, avec un scénario qui n’a ni queue ni tête, un dialogue haineux, des acteurs plus que médiocres pour que le feu de la colère des Musulmans devienne volcan. Il a suffi aussi qu’un Canard dont tout le monde connaît les difficultés financières, griffonne un brouillon et y accole le nom de Mohamed pour que le monde s’enflamme. Sommes-nous naïfs à ce point ? Allons-nous assister à des scènes de violence et de barbarie chaque fois que des énergumènes s’attaquent à l’Islam et au prophète ? Sommes-nous incapables de répondre à la provocation par la provocation, à la satire par la satire, aux images par des images, à la parole par la parole et aux mots par des mots ? Pourquoi faut-il toujours que nous répondions à chaque provocation par les cris et le vandalisme ?

« C’est la seule solution pour que l’Occident nous respecte. » me dit un ami « cultivé » avec qui je discutais de la question. Ses arguments étaient limpides comme l’eau de zemzem : « Les Occidentaux n’entendent que la loi de la violence et de la peur. Si nous nous mettons autour d’une table avec eux, si nous discutons avec eux, ils nous battront parce que, questions réflexion, argumentation, logique, ils nous dépassent de loin… Il faut donc leur faire peur. C’est la seule façon pour qu’ils respectent nos croyances. »

La violence contre la discussion, donc. Les cris contre les arguments. Le sang contre l’encre. Les meurtres contre les provocations. Les saccages contre les images. Est-ce ainsi que nous restituerons la dignité de l’Islam et du prophète ? Est-ce ainsi que le monde nous respectera ? Bien sûr que non.

Lorsque je condamne publiquement les réactions violentes des Musulmans, certains me taxent de « faux-musulman », d’ « agent de l’Occident », de « francophonisé » à la solde de l’ennemi. Il faut donc que je descende dans la rue, que j’explose mes cordes vocales, que je casse les vitrines des magasins, que je brûle les drapeaux des Etats-Unis, de la France et d’Israël et que je boycotte Google et youtube pendant deux jours pour être considéré comme un « bon » musulman.

Désolé. Je ne ferai jamais cela. Mes cris sont dans mes mots. Ma violence est dans mes idées. Mes réponses aux provocateurs sont dans mes écrits. Ma foi est dans mon cœur et jamais, jamais je ne l’afficherai sur la place publique quitte à me faire passer pour un impie.  Allah n’a pas besoin que je lui hurle ma piété. Il est silencieux et aime les silencieux. Sidna Mohamed n’a pas besoin que je terrorise ses ennemis pour prouver l’amour que je lui porte. C’est dans le noir de ma solitude que je prie Allah. C’est dans le silence de mon bureau que j’aime Mohamed. C’est dans la pénombre de ma foi que je défends ma religion.  Et c’est dans l’indifférence totale, avec, au bout de mes lèvres, un sourire sarcastique et pathétique, que j’ai visionné L’Innocence des musulmans  et que j’ai regardé les caricatures de Charlie hebdo.

Seule l’INDIFFERENCE est digne de tels provocateurs. Gaspiller ma salive et mon énergie pour répondre à leurs provocations, c’est m’abaisser à leur niveau, c’est jouer leur jeu, c’est être le perdant parce qu’ils invoqueront toujours la sacro-sainte liberté d’expression, joker qu’ils sortent quand ça les arrangent et cachent quand ça les déstabilise. Il ne faut jamais s’user à démontrer à un démagogue qu’il a tort puisqu’il aura toujours raison.

Il y a une semaine, j’étais à Casablanca. J’y ai assisté à la prière du vendredi dont le sermon fut consacré, pour sa première partie, à la notion de savoir-vivre qui doit prévaloir entre les Musulmans ; et dans sa deuxième partie à la guerre des routes qui sévit au Maroc. La routine quoi… sauf que, à la fin de la prière, l’imam présenta à l’assemblée un vieux monsieur de soixante douze ans. Un Belge qui voulait déclarer sa conversion à l’Islam. Devant tout le monde, il prononça, avec son accent flamand, la Chahada. Moi, le dernier des sensibles, j’eus les larmes aux yeux. Ce Belge ne s’est sûrement pas converti à l’Islam en voyant la façon avec laquelle les Musulmans défendent leur religion. Il s’est converti à l’Islam en lisant le Coran et la Sounna dans le calme de la nuit, dans le silence du recueillement, dans la paix de l’âme.

Alors, Musulmans ! Laissez les chiens aboyer ! Rentrez chez vous  ou asseyez-vous à l’ombre d’un arbre ! Ouvrez un livre et lisez, lisez, lisez en silence au lieu de crier ! La lecture, la culture, le savoir, c’est cela dont nous avons vraiment besoin. Le reste, c’est de la caricature.

Mokhtar CHAOUI
Enseignant-chercheur et écrivain

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