Le mouvement national marocain et le manifeste du 11 janvier 1944

Chatar Said

Chatar Said

Le mouvement national marocain et le manifeste du 11 janvier 1944

 

Voilà plus de six décennies que le Maroc et son peuple mettaient fin au système colonial injuste des protectorats. De la même manière, la lutte patriotique pour la libération nationale qui se poursuit aujourd’hui par la mobilisation unanime pour le parachèvement total de l’intégrité territoriale et sa préservation, est le fruit de nombreux sacrifices déployés par l’ensemble du peuple marocain.

Le présent écrit va consister en un bref aperçu des événements internes ayant abouti au Manifeste du 11 janvier 1944 et à l’affranchissement du Maroc du joug des colonialismes. Jusqu’à ce jour, la jeunesse de la diaspora des marocains du monde (M.D.M) désireuse d’en apprendre plus sur la contribution méritoire et souvent héroïque des patriotes marocains à la lutte pour l’indépendance et l’intégrité territoriale de leur pays et de leur peuple, ne dispose pas d’ouvrages de référence objectif et clair.

Voilà pourquoi nous allons dire dans la suite de ces lignes que le mouvement national marocain, dans sa conception politique et d’organisation nouvelle, avait commencé à se structurer sous forme de groupements et de partis politiques au cours des années 30 et 40 du siècle dernier, c’est à dire deux décennies après l’occupation du Maroc par les colonialistes français et espagnol. Ainsi la signature du traité du protectorat avait-il imposé au peuple marocain le 30 mars 1912 la division de son territoire national en zones françaises, espagnoles et internationales (Tanger).

La résistance armée était à son déclin, au Nord dans le Rif dont l’épopée fut conduite par M’hamed Ben Abdelkrim El Khattabi (1921-1926) ; au Sud dans le djébel Saghro et dans la Saquiet El Hamra. Dans le Moyen Atlas avec la bataille d’Oued El Abid (1931), et celle des Aït Yshuaaq (1932).

C’est alors que fut promulgué le dahir dit « berbère » du 16 mai 1930 par lequel les colonialistes français avaient tenté de faire un instrument de division de la partie de notre territoire qu’ils occupaient afin d’y créer une zone arabe et une zone berbère. Dans cette dernière partie, les occupants ont supprimé les tribunaux islamiques, chassé les juges (cadis) et installé à leur place des tribunaux coutumiers sous l’égide d’officiers français appartenant au Corps dit des « affaires indigènes ». Les juges dans ces instances étaient des chefs de tribus et des notables auxquels le régime colonial a conféré le droit de rendre la justice en matière de statut personnel, ceci conformément à des mœurs et coutumes en désaccord complet avec la « Charia » musulmane.

Dans les établissements scolaires de cette partie du royaume dite « berbère », les autorités françaises ont interdit l’enseignement, voire même l’usage de la langue arabe. A ce sujet, Maurice LEGLAY, Contrôleur Civil avait écrit dans un article : « …Nous devons interdire l’enseignement de la religion musulmane et de l’arabe dans les écoles berbères, de transcrire les dialectes en caractères latins, d’apprendre aux berbères tout sauf l’Islam…».

De même, les colonialistes espagnols ont eux aussi interdit l’enseignement de la langue arabe dans les zones rifaines.

La réaction des masses populaires avait été extrêmement vigoureuse, car elles se sont rendues compte que le « dahir berbère » visait, sous le prétexte du respect des coutumes et traditions berbères, la dislocation de l’unité nationale dans son entité en tant qu’Etat érigé depuis presque 14 siècles et en tant que peuple uni et indivisible depuis la conquête islamique. Les colonialistes recherchaient à porter atteinte à sa civilisation et à son authenticité issues de la brillante civilisation musulmane. La réponse de notre peuple à cette manœuvre machiavélique s’est manifestée sous forme de rassemblements dans les mosquées pour réciter la prière du « Latif » implorant le créateur de ne pas permettre la division entre arabes et berbères, ainsi que par des défilés dans les rues après les heures de prière.

Les luttes populaires contre le dahir du 16 mai 1930 avaient duré des mois malgré la répression, les brimades, les persécutions, les humiliations, les arrestations des citoyens marocains berbères et arabes. Ces luttes ont eu des échos dans le monde arabe où elle a trouvé aide et appui. Comme elle a eu également des répercussions sur le plan international.

A travers ces manifestations en faveur de l’unité nationale et contre le dahir berbère qui consistait en la division du pays, les Marocains ont appris la lutte de masse. Ces luttes qui se déroulaient dans le cadre d’une coordination dirigée par des patriotes avaient permis des contacts entre les militants de différentes villes du pays. C’est ainsi que certains patriotes commençaient à sentir la nécessité d’une organisation politique répondant aux conditions de la situation nouvelles que traversait le Maroc qui, en tant que pays asservi et soumis à l’occupation étrangère, aspirait à s’affranchir du joug du  colonialisme. A ce propos, il n’est pas inutile de rappeler à la jeunesse de la diaspora des (M.D.M) d’être très vigilante à l’égard du jusqu’auboutisme et du fanatisme « amazighiste » et religieux.

Ces luttes des années 30 contre le machiavélisme colonialiste avaient fini par aboutir enfin à la création en 1934 de la première organisation politique marocaine, sous le nom du « Comité d’Action Marocaine ». Celui-ci avait présenté en décembre 1934 à S.M le Roi Mohammed V, et au Résident Général français un document comportant plusieurs revendications.

Ce comité avait élu Allal El Fassi à la présidence et Mohammed Bel Hassan El Ouazzani au Secrétariat Général. Ce dernier qui briguait le poste de président s’est retiré du comité pour créer « le mouvement Kaoumia », alors qu’Ahmed BALAFREJ le remplaçait au poste de Secrétaire Général du « Comité d’Action Marocaine ».

Le document en question qui était connu sous le nom de « Revendications du Peuple Marocain » ne réclamait pas l’abrogation du traité de Fès. Il considérait l’administration coloniale directe en contradiction avec ce traité. Il demandait uniquement la constitution d’un gouvernement marocain qui aurait pour charge de gérer les affaires du pays, l’élection d’une assemblée nationale pour discuter du budget, et d’autres revendications ayant trait à des réformes de caractère social, économique, politique et culturel. A la même époque, un Comité similaire avait vu le jour à Tétouan sous la présidence de Hadj Abdeslam BENNOUNA, puis par la suite Abdelkhalek TORRES.

Les statuts de ce comité de la zone nord occupée par l’Espagne stipule la réalisation de l’unité nationale politique et linguistique, la défense des droits des citoyens confisqués par le colonialisme, la liquidation  de la réaction, la libération de la pensée dans le cadre  de l’Islam, le lancement d’un mouvement de réformes de grande envergure, etc.

« Le Comité d’Action Marocaine » avait tenu le 25 octobre 1936 un congrès à Rabat et rédigea un «Cahier des revendications immédiates» réclamant l’octroi des libertés démocratiques qu’il avait présenté au Résident Général Français, le Général Noguès.

Le 5 mars 1937, les autorités coloniales françaises décident la dissolution du « comité d’Action Marocaine ». Toutefois, quelques semaines plus tard « Le Parti National » voit le jour le 22 juin 1937 à la suite d’un Congrès tenu à Rabat.

Notons que dans la zone Nord, le Parti de la Réforme a été créé en 1936, au début de la Guerre Civile Espagnole que le Général Franco avait déclenchée à partir du nord marocain où il était en garnison à Ceuta.  Il est à signaler à ce propos que « Le Parti de la Réforme » avait essayé, au cours de la deuxième guerre mondiale de jouer sur les contradictions existant alors entre la France et l’Allemagne en procédant à des contacts à Berlin avec les dirigeants du Reich, mais  il s’était vite avéré que ces tentatives ne pouvaient en avoir aucun effet.

Le Parti de l’Istiqlal avait été créé au début du mois de janvier 1944. En voulant porter le flambeau de l’anticolonialisme, le Parti de l’Istiqlal avait présenté le 11 janvier 1944 le Manifeste de l’Indépendance du Maroc à S.M Mohammed V. Cette déclaration d’indépendance qui suscita un mouvement d’adhésion dans l’opinion marocaine, fut présentée aussi à la Résidence Générale de France au Maroc qui avait à sa tête Gabriel PUAUX, aux consulats des U.S.A  et de Grande-Bretagne au Maroc, et de l’URSS à Alger. Le 29 février 1944, le Parti de la Réforme adoptait à Tétouan un document réclamant également l’indépendance du pays. Le Roi Mohammed V lui-même demandait à plusieurs reprises l’indépendance du Maroc, notamment dans son discours de Tanger, le 10 avril 1947, et dans son mémorandum du 11 octobre 1950 ; il entra ainsi en conflit avec les résidents généraux représentant la France.

Après la tuerie et la terreur qui avaient suivi le dépôt de ce manifeste du 11 janvier 1944, celui-ci mit fin au réformisme du mouvement national et rejeta tout « replâtrage » du régime du protectorat en réclamant carrément l’indépendance qui fut finalement obtenue en 1956, uniquement pour ces régions septentrionales. Et c’est en 1975 seulement que la Maroc arriva à récupérer une partie de ses régions méridionales…

Tels sont très brièvement les événements intérieurs qui ont procédé ou plutôt accompagné la création des premières organisations politiques marocaines au sens moderne du terme.

Saïd  CHATAR 

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