LA MACHINE SOCIALE ET L’AUTORITE

Chatar Said
Chatar Said
L’«esclave» de la période d’antithèse devient «l’homme libéré» en période de synthèse (dialectique hégélienne).

La crise d’autorité au Maroc affecte la plupart des institutions : la vie locale, la famille, l’école, l’université, l’hôpital, la justice, le travail, des responsables politiques déstabilisés, malmenés, chahutés, des ministres agressés verbalement et physiquement voire caillassés…

L’on voit des jeunes et des parents désemparés, des enseignants perplexes, des policiers démotivés, des chefs aux abonnés absents, des groupes en panne de leadership. N’y a-t-il pas quelque chose de défectueux dans le réseau de communications et dans le système de transmission par la « voie hiérarchique » de la machine sociologique marocaine ? Il est à signaler à ce sujet qu’il y a une grande différence entre « réseau de communications » et «voie hiérarchique». Le premier signifie transmission de communication ; Quant à la « voie hiérarchique », elle implique que l’on exerce une action de commandement en rapport avec les informations reçues; en d’autres termes, elle signifie normalement : « transmission d’instructions du haut vers le bas de l’échelle » et aussi « voie que doivent emprunter les employés des échelons inférieurs pour communiquer le résultat de leurs travaux aux différents supérieurs hiérarchiques ».

Très souvent la forme sous laquelle la société est organisée se répercute aussi bien sur le système de formation que sur celui des communications. La proximité du dirigeant, et d’autres facteurs, ont une grande importance sur la bonne marche de l’organisation et sur son efficacité.

La dynamique sociologique
Espace d’élection de l’observation expérimentale, de la méthode statistique, des mathématiques, la sociologie a fini par faire partie des sciences humaines. L’immense masse des humains ne serait-elle pas soumise, elle aussi, à des lois physiques ou au déterminisme scientifique ?

L’évolution pratique de la société humaine a donné une apparente confirmation à cette vue de l’esprit : au gré de sa croissance récente, l’humanité s’est agglutinée en féodalités, puis en groupes gigantesques. Et au paroxysme de ce mouvement centralisateur, c’est-à-dire lorsque l’État est responsable de toute la vie nationale, les citoyens ont disparu pour faire place à autant de fonctionnaires; dès lors, la machine sociologique est réalisée, dans laquelle tous les mouvements passent d’individu à individu selon une systématisation et des schèmes purement administratifs et bureaucratiques dont on découvre des traces dans toute société moderne. Lorsque l’employé du guichet reçoit un plaignant, il voit en lui, non la femme ou l’homme « personnelle », mais l’individu qui, oui ou non, entre dans les cadres légaux ; lorsque la personne s’adresse à l’État, elle remplit un formulaire, constitue un dossier où se dessine sa physionomie administrative d’invalide, de salarié, d’assisté public… La machine administrative s’empare de ce dossier et le transforme en nomination, prébende, taxation ou peine.
Ainsi les relations humaines sont-ils bâties sur des rapports abstraits, des contacts de rouage en rouage : l’homme est anonyme et abstrait.

L’autorité en question
L’exercice de l’autorité devient de plus en plus difficile aujourd’hui au point que, dans nombre d’institutions, il n’est pas facile de trouver des candidats à la fois compétents et motivés pour les postes à responsabilité.

Face à cette crise, la société peut-elle vraiment se passer de l’autorité ? La fin de l’autorité est-elle envisageable ? Quelles en seraient les conséquences ? Aussi nous interrogeons-nous sur la possibilité de l’émergence d’un nouveau modèle d’autorité mieux adapté à la société marocaine en pleine mutation susceptible de dépasser le malaise actuel.

A l’instar de la machine qui est commandé par un mécanicien, la société n’est-elle pas dirigée par l’État qui la fait fonctionner ? En dirigeant sa machine de l’extérieur, le mécanicien n’a-t-il pas l’impression de lui être uni et d’être responsable du travail qu’elle opère. Quand un engin mécanique connait une défaillance technique, il ne répond plus aux ordres du mécanicien. De même, lorsque le chef est entouré ou plutôt « emprisonné » par des subordonnés qui filtrent les informations fidèles ou non qui lui sont destinées, ils créent une situation telle qu’il est sous leur dépendance, alors la machine sociale fonctionne mal et ne réagit plus à ses instructions. Le Maroc échappe-t-il à ce phénomène bureaucratique kafkaïen absurde ?

Par ailleurs, dans une civilisation d’outillage simple, l’autorité sociale est celle des petits groupes, car l’autorité centrale n’existe pas ou est très faible. Cette autorité mineure vit dans la communauté et elle s’identifie à elle en participant à la vie du groupe : le directeur d’une école, le président d’une commune rurale ou d’une entreprise…
Dans un régime déjà centralisé, le pouvoir central sort en partie de la communauté. Quand un chef d’État dit : « l’Etat, c’est moi », il prétend caractériser l’étendue de son pouvoir sur le pays, non son appartenance au pays. Et, lorsque les chefs d’État, leurs courtisans et leurs élites allèrent à leur perte, ils tombèrent comme fruits mûrs.
Par ailleurs, le régime capitaliste a engendré dans des États libéraux, des milliers de petits dictateurs maîtres de leurs affaires et n’obéissant à personne. Puis les régimes soi-disant socialistes ou socialisants les ont remplacés par des milliers de fonctionnaires obéissant à des grands dictateurs à la tête des Etats autoritaires et bureaucratiquement lourds.

De même, les grands chefs modernes agissent par l’organe de quelques postes de haute influence : on pourrait citer les mass medias (la presse, la T.V, et autres moyens de communication modernes), la police, les partis, l’administration, les syndicats, les puissances financières. De la même façon, le mécanicien règle la machine par quelques mouvements simples sur des organes précis, un levier, un volant, un accélérateur…
Toutefois, comme dans la machine, dans la société, l’autorité est séparée de la masse obéissante. D’où les immenses efforts des dictateurs pour se faire connaitre de leurs sujets et se faire obéir aussi par eux, par l’éducation des enfants, par les manifestations, par la presse, la radio et la T.V ; d’où aussi, et dans la même logique, le peu d’effort des directeurs des holdings et des multinationales pour être connus des travailleurs et leur ignorance pratique des conditions réelles de la vie des travailleurs. Dans la même logique et dans ce domaine comme dans la machine, règne l’efficacité et l’efficience : le pouvoir des dictateurs est aléatoire, celui des patrons est relativement plus assuré. Si de brèves apparitions suffisent, ils apparaissent brièvement ; si le mystère est efficace, ils restent mystérieux. De toute façon, pourquoi vivre avec les sujets, pourvu qu’ils obéissent ; le mécanicien ou le machiniste vit-il avec ses machines ?

Obéissance et résignation
Si nous regardons de plus près cette obéissance des masses à l’heure actuelle, nous constatons qu’il s’agit plutôt d’une résignation. Si les sujets et les citoyens d’une nation tuent les sujets et les citoyens d’une autre nation pendant la guerre, si les grèves dégénèrent très rarement en révolutions, si l’homme le plus indépendant s’insurge peu ou pas contre la bureaucratie et l’oppression, c’est que les masses modernes se résignent plus qu’ils n’obéissent. Cette résignation est due à l’ignorance des secrets et des méthodes de l’autorité, à l’accoutumance au mal social, à l’inertie devant la grande machine sociologique. Ignorance, accoutumance, inertie : attributs des rouages de la machine sociale.

Saïd CHATAR

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