Les émeutes urbaines de 1965 à Casablanca et l’éclatement de l’U.N.F.P

Les émeutes urbaines de 1965 à Casablanca et l’éclatement de l’U.N.F.P

 

Chatar Said
Chatar Said

I- Les émeutes

1- La cause immédiate

Tout d’abord, il faut bien souligner que ce sont des grèves scolaires et non ouvrières et paysannes qui sont à l’origine des émeutes urbaines de 1965. En effet, la cause immédiate qui a fait déborder le vase en provoquant le déclenchement des événements était une circulaire du ministère de l’enseignement qui réduisit l’âge limite pour être admis dans le second cycle de l’enseignement secondaire. Dans une forte proportion, les élèves se voyaient interdire en cours d’année l’accès au second cycle et ne pouvaient plus poursuivre leurs études que dans l’enseignement technique et professionnel.

2- Les effets

Pour protester contre ces mesures et aussi pour libérer son président, l’UNEM organisait une semaine de grève qui commença le 22/03/1965. L’administration procéda le même jour à la fermeture de certains établissements à Casablanca où des manifestations se déroulèrent dans plusieurs quartiers de la ville. Plus de 3000 élèves furent arrêtés au cours de cette journée. Le 23 mars la grève scolaire se transforma en manifestations et en émeutes destructrices ; des jeunes lycéens, des adultes des quartiers populaires et des chômeurs y avaient pris part. Toute la classe politique est prise au dépourvu par cette explosion de violence, les partis d’opposition, les syndicats tout autant que le gouvernement. Les autorités tentaient d’endiguer le mouvement de révolte mais sans résultat. Les manifestants ravagèrent et incendièrent des commissariats et attaquèrent des prisons de la ville.

En dépit du couvre-feu décrété par le gouvernement, les manifestations reprenaient le 24 mars non seulement à Casa mais aussi à Rabat et à Fès. C’était l’armée qui avait dû intervenir pour mettre fin aux troubles.

Ces révoltes marquèrent l’entrée sur la scène politique des jeunes et des déshérités des quartiers périphériques et des bidonvilles qui ont montré leur capacité à ébranler l’ordre établi.

Ces insurrections sociales violentes avaient surpris toute la classe politique, par leur ampleur, d’où le silence observé par l’opposition et qui traduit tout l’embarras de ces partis politiques qui se sont toujours posés comme les porte-paroles des classes défavorisées mais dont les émeutes de 1965 viennent démontrer la faible emprise sur les événements.

Il avait fallu attendre le 28 mars 1965 pour que la Commission Administrative de l’UMT sorte de son silence pour déclarer que les événements dépassaient le simple problème de l’enseignement et soulevaient en fait un problème politique et institutionnel… Elle réaffirme «La volonté de la classe ouvrière… de mener le combat par tous les moyens pour un changement radical de l’orientation de la politique nationale et des méthodes de gouvernement… La commission administrative donne mandat au bureau national pour mettre en œuvre tout moyen y compris la grève générale et totale».

Quant à l’UNFP, elle ne rompt son silence que le 31 mars 1965 pour approuver l’attitude adoptée par l’UMT : «tous les travailleurs se rendent compte aujourd’hui que tout se tient : les droits légitimes de la classe ouvrière ne sont sauvegardés que dans la mesure où, sur le plan national, il existe une conception politique, économique et sociale capable de répondre aux aspirations de toutes les masses populaires». Au cours du 23 mars 1965 et des jours suivants, le travailleur sans emploi est venu retrouver le paysan sans terre, l’élève et  l’étudiant sans avenir. Ils se sont retrouvés dans la rue, réalisant l’étroite solidarité de leurs intérêts.

Les événements qui vont suivre l’instauration de l’état d’exception, assassinat à Paris de Mehdi Ben Barka, arrestation du S.G de l’UMT vont conduire à un rapprochement entre le Parti et le Syndicat et créer un élan unitaire. Ainsi, au cours de l’été 1967 va se former à la tête de l’UNFP un bureau politique composé de trois membres dont deux, Mahjoub BENSEDDIK et Abdallah Ibrahim, représentent en fait le Syndicat, et un seul, le Parti ; il s’agit d’Abderrahim BOUABID.

Néanmoins cette union n’a pas manqué de susciter les réticences de nombreux militants et cadres qui estiment que la prédominance du syndicat au niveau du bureau politique ne pouvait que paralyser l’activité du Parti.

II- Eclatement de l’UNFP et fragmentation de l’espace syndical

La méfiance des militants de l’UNFP va les conduire à maintenir l’activité des cellules du parti en dehors des locaux du syndicat UMT pour éviter toute immixtion de celui-ci dans l’activité du parti.

Cette crise de confiance va se transformer en conflit ouvert en 1972 à propos de l’attitude à adopter vis-à-vis des élections que le gouvernement entend organiser.

Pour le parti, la priorité doit être accordée à l’obtention de garanties démocratiques pour la tenue d’élections libres par lesquelles s’ébaucherait « le passage du pouvoir au peuple ».

Pour le syndicat la priorité doit être accordée à la formation d’un gouvernement jouissant  «de la confiance des masses populaires laborieuses» auquel on laisserait le soin de mettre en œuvre des réformes, l’essentiel étant de préparer d’abord les conditions d’une transformation des données sociales. Contre le parti, le syndicat considère que les élections en l’état actuel de non-maturité du corps électoral pourraient constituer un piège pour les partis de gauche et se retourner contre eux.

Ce conflit d’approche stratégique est aggravé par les rivalités entre les cadres du parti et le syndicat. Schématiquement, on peut distinguer deux groupes : celui de Rabat et celui Casablanca.

le groupe de Casablanca :

Il regroupe autour de Mahjoub BEN SEDDIK et d’Abdellah Ibrahim tous les partisans de l’appareil syndical.

le groupe de Rabat :

Ce deuxième groupe réunit autour d’Abderrahim BOUABID les intellectuels du parti, universitaires et jeunes militants dont l’activisme va conduire à la scission de l’UNFP et la création en juillet 1972 de l’USFP. Le groupe de Rabat nourrit de profonds ressentiments contre le syndicat qu’il accuse d’être à l’origine de tous les malheurs de la gauche. Dans un document intitulé « La décision historique du 30 juillet 1972 » où le groupe de Rabat justifie la création d’un nouveau parti, on peut lire ceci : « Le problème fondamental réside en ce que les dirigeants de l’UMT ont fait de la conservation de leur appareil une stratégie et une fin en soi si bien qu’ils ont constamment recherché l’occasion d’une solution contractuelle avec le pouvoir. « Cette stratégie impliquait dès le départ la nécessité de contrecarrer toute initiative d’organisation politique et syndicale de nature à susciter des batailles et à créer un dynamisme révolutionnaire ».

Les attaques de l’USFP contre l’UMT ne vont plus désormais se limiter à des discours. Le parti tente de développer des syndicats qu’il cherche à intégrer à sa stratégie politique.

Néanmoins ces divisions et confrontations vont considérablement affaiblir, voire même marginaliser, les forces d’opposition à un moment où le pouvoir ne cesse de renforcer ses structures.

 

Saïd CHATAR             

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