L’éducation médicale au Maroc

Chatar Said
Chatar Said

Je reviens vers le lecteur pour partager avec lui mon point de vue sur la formation et l’éducation médico-sociales qui pourraient donner la possibilité au personnel médico-socio-sanitaire d’endiguer, voire de mettre fin au désordre qui enveloppe la santé publique au Maroc (voir notre précédent article intitulé : « contre le désordre établi, une autre politique de santé pour le Maroc » … https://akhbardounia.wordpress.com/category/chatar-said/

1ère partie : Comprendre pour agir

Le rôle des universités est de participer normalement à la détermination des grands problèmes prioritaires, au lieu de se contenter de résoudre des problèmes définis par d’autres. Les facultés de médecine ont entre autres pour mission d’entrainer les futurs médecins à rechercher les besoins réels, ressentis ou non de la population : le médecin est voué à observer, dialoguer, fouiller, trier, cerner les priorités, bref investiguer la santé ; c’est une tâche que les professeurs devraient accomplir en collaboration avec les étudiants.

La faculté de médecine qui procèdera à déposer des avis et lancer des discussions à propos des problèmes reconnus et conçus afin qu’ils ne restent pas lettre morte, permettra aux médecins qui ne sont pas d’ailleurs les seuls compétents pour guider une population vers le bien-être, d’avoir un contact privilégié avec les problèmes de santé, du moins s’ils le veulent.

Toutefois, les professeurs qui sont censés former les étudiants doivent avoir eux-mêmes conscience des différentes questions en matière de santé auxquelles on doit répondre. C’est en ce sens seulement que doit s’entendre la fonction politique de la faculté de médecine. N’y a-t-il pas intérêt à ce que les étudiants en médecine soient appelés à faire des stages en travaillant avec des équipes sanitaires dans des dispensaires, des centres de santé, des hôpitaux…, tant en milieu rural qu’en milieu urbain où ils vont rencontrer une grande diversité d’options dans leur curriculum, ou mieux encore, participer à des expériences comparatives d’éducation médicale ? Ainsi ces formations, ces structures médico-sanitaires et leurs équipes, médecins, infirmiers(es), assistants médicaux…, vont-ils représenter autant d’unités complémentaires pour les facultés de médecine.

Parallèlement à des études dans les facultés de médecine et des stages dans les hôpitaux universitaires et des laboratoires de recherche fondamentale qui lui permettent, en principe,  d’acquérir la rigueur et l’objectivité scientifique, l’étudiant doit nécessairement apprendre à recueillir avec l’équipe sanitaire exerçant dans les petites unités médico-sanitaires rurales et urbaines des quartiers pauvres, des données sociologiques. Ce sera pour le futur médecin, un exercice plus réaliste et susceptible de mobiliser davantage son intérêt. L’étudiant vivra ces expériences, non pas comme un cobaye passif mais comme un collaborateur actif de l’équipe sanitaire.

Les étudiants en médecine devront notamment voir figurer dans leur programme, outre le thème sur les notions élémentaires de la sociologie, des heures de discussions communes suivies de rapports, visant à comparer comment ils ressentent leur formation et leur éducation médicales. Les formations médico-sanitaires et les facultés de médecine seront reliées par des ponts et des points de rencontre consistant en l’échange qui permettra aux étudiants en médecine de passer de la théorie (cours à la faculté de médecine) à la pratique (réalités et exercices sur le terrain), condition sine qua non à la recherche d’une amélioration de la santé de la population.

Un enseignement global pour toute l’équipe sanitaire

L’équipe ne se soudera pas d’elle-même par miracle, le jour où chacun convergera vers un lieu de travail commun, un diplôme sous le bras. Le personnel médical, paramédical, assistantes sociales, secrétaires médicales…, devraient trouver dans leurs études l’occasion de se connaitre, de dépister des affinités et des complémentarités. Aujourd’hui, les programmes des cours pour les diverses professions médicales et paramédicales comportent des sujets et des thèmes communs. L’enseignement de ces derniers qui devrait réunir dans un même lieu, dans une même optique les étudiants concernés, pourrait atteindre son but d’éducation médicale s’il provoquait des critiques et des propositions. L’on y verrait même certains malades, tels les diabétiques ou les handicapés physiques, suivre quelques séminaires communs avec les étudiants en médecine, les infirmiers (es), les assistantes sociales et les étudiants en psychologie. Les médecins praticiens eux aussi reviendraient partager les bancs des auditoires avec les étudiants de quelques disciplines pour assister à des enseignements conçus comme des dialogues et des échanges, il y aurait double apport éducatif : les médecins praticiens, les malades, confronteraient les étudiants avec leurs problèmes. Ainsi pourrait-on ouvrir des voies de formation « à cheval » sur plusieurs disciplines, formations, sans lesquelles il n’y aurait pas de langage commun, ni de collaboration, ni d’équipes possibles, comme c’est le cas aujourd’hui.

En résumé, pour que les personnalités de ces professions ne s’individualisent pas dans des moules distincts, pour qu’elles convergent vers des attitudes communes, pour que l’équipe médicale fonctionne plus tard comme un groupe et non comme une juxtaposition d’individus, chaque membre de l’équipe devrait avoir partagé avec chaque autre une partie de sa vie et de sa formation d’étudiant.

Un enseignement réaliste 

Le Maroc ne devra-t-il pas procéder à la préparation d’une enquête présentant une liste d’actes médicaux aux jeunes médecins qui pratiquent depuis quelques années ? On leur demande de dire s’ils effectuent aujourd’hui ces actes eux-mêmes ; s’ils le faisaient dès leur sortie de l’université ; s’ils estiment y avoir été bien préparés. Le but est de confronter les besoins de la pratique médicale à la formation reçue à l’université.

Par ailleurs, personne ne peut prétendre aujourd’hui au Maroc que les professeurs d’université choisissent ce qu’ils enseignent. Ils sont éloignés des réalités médicales quotidiennes, mais aussi mal armés pour se renseigner. A-t-on fait des enquêtes sur la fréquence des divers problèmes de santé avec lesquels les médecins sont confrontés dans leur vie de tous les jours ? Ces enquêtes sont-elles nécessaires pour le Maroc ? Dans l’idéal, on pourrait tenter de faire mieux et d’affecter des facteurs de pondération aux différents problèmes. L’attention que les facultés doivent accorder aux différentes maladies ne dépend évidemment pas seulement de leur fréquence, mais encore de la consommation médicale, si consommation il y a, de l’incapacité et de la perturbation sociale qu’elles entrainent.

Ces maladies devraient aussi être pondérées selon les possibilités qui existent de les influencer.

De même ne serait-il pas dérisoire de viser seulement à produire des médecins insérés dans une société dont on connait les perpétuels changements. Il est insuffisant, à notre avis, que ces médecins apprennent seulement à être adaptables, c’est-à-dire réagir contre la rigidité, car cela pourrait les conduire à la passivité et à la soumission à l’évolution inexorable des problèmes de santé. Eduquer un enfant, éduquer un adulte, c’est lui faire comprendre son environnement, mais c’est aussi le rendre capable d’agir sur cet environnement : l’individu éduqué est un agent de changement. Ainsi il ne va pas se limiter à réagir et à s’adapter à son environnement, mais à tenter d’agir sur le futur pour le changer en expérimentant, en démontrant que des situations d’organisation sanitaire différentes seraient plus appropriées à la solution des problèmes anciens et nouveaux. C’est là le point crucial de la situation problématique de la santé au Maroc.

Enfin, il ne faut surtout pas perdre de vue que la participation aux projets d’organisation sanitaire nous parait l’une des meilleures formes d’éducation continue du médecin. Cette participation, comme cette éducation continue, devraient faire partie de la fonction du médecin, plutôt que de faire appel à un « extra ».

A suivre…

Saïd CHATAR

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