« Troupeaux et mauvais bergers »

Chatar Said
Chatar Said

L’humanité qui est composée aujourd’hui de brutes et d’assassins, entre autres, peut être considérée également comme un immense troupeau de faibles et d’abêtis, incapables de se guider eux-mêmes. Il leur faut un chef. Un mauvais troupeau ne peut qu’obéir à un mauvais berger qui en fait ce qu’il veut. Un bon berger qui gêne les habitudes de mollesse, de paresse, d’inertie et d’inconscience servant  la cause de l’iniquité au sein du troupeau est un ennemi qu’il faut lapider. Tous ces gens-là vivent sur un fond d’idées banales qu’ils appellent la tradition. Il faut obéir aux mauvais bergers de la tradition. Quelle duperie !

Les traditions permettent de vivre commodément, dans un cadre tout fait, car les formules reçues dispensent d’invention. L’initiative est un vice qui menace l’avenir de l’ordre établi. Il faut se contenter de ce qu’on a reçu en héritage, sans se créer de nouveaux moyens (philosophiques, institutionnels, économiques…) de vie. Le troupeau ne suit jamais les initiateurs ; il aide à leur emprisonnement. Tous les mauvais bergers de la politique, de la philosophie, de la littérature, et de la morale, tirent leur force du troupeau, qui se reconnait dans leurs passions et leur égoïsme.

Les mauvais bergers se multiplient aux époques de décadence, sans direction, où l’équivoque domine. Les troupeaux se grossissent de la foule des timorés, des hésitants, qui ne savent pas où ils vont. A ces époques, l’individu qui est perdu dans la masse anonyme qu’il suit docilement, n’existe plus. On n’a plus de spontanéité dans les sentiments. Tout est calculé, combiné. On a peur de l’inconnu. Les mauvais bergers profitent de ce malaise et le troupeau les suit : en réalité ce sont eux qui le suivent, mais ils ne veulent pas en avoir l’air. Ils le suivent, et le troupeau ne s’en aperçoit pas. Quelquefois celui-ci tergiverse, et c’est la débandade : alors le chef ne sait plus ce qu’il doit faire.

Aujourd’hui, dans le même troupeau se confondent pêle-mêle toutes les classes de la société, niant le progrès, déformant l’idéal. Sous les étiquettes les plus contradictoires s’affirme le même néant. Courbés sous le joug de l’inconscience et de l’égoïsme, les hommes  de ce temps, qui ont toutes les timidités pour penser librement, ont toutes les audaces pour traquer et étouffer le génie. Le génie qui est une originalité et une nouveauté, introduit dans l’évolution du mouvement, du changement et de la vie. Il applique les règles crée à son usage, qu’il invente, et n’emprunte à personne. Le troupeau domestiqué qui s’émeut de cette audace, voudrait que le génie lui empruntât quelque chose.

Pour être agréable au troupeau des médiocres et aux mauvais bergers qui le dirigent, il faut simplement rentrer dans les rangs, imiter les autres, suivre docilement la majorité. On n’a pas la pensée personnelle, mais la Pensée officielle qui est une absence de pensée. On fait comme les autres. Des règles fixes et immuables décident du succès. Si l’on fait comme tout le monde, la société vous « récompense ».

Les gens qui vont en troupeaux savent qu’ils ne courent aucun risque. C’est l’intérêt qui leur commande d’être unis. Au milieu du troupeau il y a quelquefois de graves dissentiments, vite apaisés. Cette solidarité de façade dissimule les points faibles, les querelles intestines. Les gens qui vont en groupe, unis pour la même cause d’impuissance et d’inertie, parviennent à donner l’illusion du mouvement. Quand on est incapable de marcher seul, on marche en groupe. C’est par lâcheté qu’on suit le troupeau.

Les mauvais bergers ont une certaine prudence : ils s’esquivent au moment du danger. Ils abandonnent les troupeaux aux heures difficiles. Eux qui vivent dans un Etat permanent de compromissions laissent aux autres le soin de se compromettre. Lâché par son mauvais berger, le troupeau reçoit des coups et connaitra des victimes.

Le mauvais berger qui a mené le troupeau à la bataille avec de belles paroles, pour la défense d’un programme politique, n’est pas au premier rang. Et, au lieu de passer aux actes, il se dérobe. Il excite les individus les uns contre les autres, leur fait de belles promesses, et disparait au moment du danger : la lâcheté du mauvais berger est flagrante.

J’ai dit au début de cet article qu’en réalité c’était le mauvais berger qui suit son troupeau mais il ne veut pas en avoir l’air. C’est cela même qui fait le malheur du troupeau ; car celui-ci ne s’en aperçoit même pas. S’il ne le suivait pas, le troupeau ne s’imaginerait pas être précédé. Il aurait plus de confiance en lui-même, et se débarrasserait de ce chef inquiétant. Mais on voit des situations si tragiques, si anormales, si extraordinaires où des alliances absurdes se font entre le chef et le troupeau : le chef est choisi parmi les plus tarés, délégué par les plus médiocres ; et le mauvais troupeau est convoqué pour la circonstance, dans un but inavouable.

De même, les mauvais troupeaux rompent l’harmonie du geste et de la pensée et retardent ainsi le progrès par leur incurie, leur passivité et leur indifférence. Nombreux sont ceux qui se désaltèrent à l’abreuvoir commun de la haine et de l’envie. Ils ne connaissent pas d’autre stimulant que l’impuissance. Il leur faut penser, rêver et agir en troupe. La société n’est qu’une vaste collection d’individus qui passent leur temps à s’imiter les uns les autres.

Les mauvais bergers trahissent leur troupeau en le vendant à ses ennemis. Ils profitent des avantages de la situation, pendant que le troupeau, trompé et trahi, ne récolte que des coups.

Enfin, dans toute société, les traîtres sont souvent les meneurs ; ils envoient la masse se faire tuer pour leurs intérêts et restent tranquillement chez eux. Il y a partout des dupes et des imbéciles qui font les affaires des autres tout en compromettant les leurs.

Saïd  CHATAR

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