Arrivismes

Chatar Said
Chatar Said

Les arrivismes corrompent notre époque. L’arrivisme est basé sur l’incohérence, l’équivoque, le chantage et le bluff. Il comporte une part active de sabotage, car on n’arrive pas sans « saboter » quelque chose. L’arrivisme qui se sert de tous les moyens est méthodique, rationnel. Il calcule ses coups longtemps à l’avance.

Plusieurs routes conduisent à ce sabotage qu’on nomme l’arrivisme. La plus connue est la politique politicienne qui s’infiltre partout ; amorphe, elle opère dans tous les milieux. Elle est avant tout un renoncement à la personnalité et une abdication de la conscience. L’on comprend qu’il s’agit ici d’hypocrisie et de mensonge. Les moyens qui permettent à la dissimulation et à l’hypocrisie d’agir sournoisement dans l’ombre sont si nombreux et pleins de nuances si complexes que seule la politique politicienne et machiavélique les connait bien. Toutes les compromissions, toutes les combines et autres tares réunies en un seul faisceau, forment l’arrivisme politique.

Il y aurait deux sortes d’arrivismes qui se côtoient, l’arrivisme officiel et l’arrivisme officieux. Le premier est reçu et avoué. Le second, moins apparent, autorise toutes les compromissions. L’arrivisme officiel qui a la protection de l’Etat et l’appui des lois, sauve les apparences. Mais l’arrivisme officieux et inavoué, bien que protégé également par l’Etat et la loi, court plus de risques, peut manquer son but, et être sacrifié, où l’arrivisme réussit pleinement.

Avant tout, il importe qu’on ne découvre pas l’arrivisme officieux, car s’il est découvert, l’arrivisme officiel, qui ne peut plus le protéger, le désavoue publiquement, et par là même se donne un brevet de vertu. Ainsi, il parait avoir le monopole de l’honnêteté. Gabegie, malversations, abus de confiance, escroquerie, sont à la fois la cause et le résultat de l’arrivisme officieux, toléré par l’Etat, se développant sous sa protection. Tant qu’il reste dans l’ombre, cet arrivisme à toutes les apparences de la justice et de la légalité. Il est d’un grand secours pour l’arrivisme officiel qui l’entretient en sous-main et ne peut se passer de ses services. Il devient donc extrêmement difficile d’établir une démarcation bien nette entre ces deux arrivismes qui se soutiennent réciproquement. Et, il faut d’abord avoir pratiqué l’arrivisme officieux, pendant de longues années, avant de pouvoir prétendre à l’autre. Une suite de manœuvres louches conduit à la direction de l’Etat. Les dirigeants de l’art de la politique politicienne, avant d’imposer leur domination, s’imposent des corvées intolérables, des démarches qui nous paraissent répugnantes.

En un mot, l’arrivisme est l’habileté qui consiste à employer tous les moyens pour passer « sur le dos » des autres : poudre aux yeux, bluff, grabuges, équivoques, sabotages, etc. L’arriviste est celui qui prend la place des autres, sans avoir leur talent, en étant plus docile, plus servile qu’eux. Pour « arriver » à prendre la place des autres (que d’ailleurs ceux-ci désertent, car ils s’aperçoivent que, pour s’y maintenir, il faut être et rester médiocre), les arrivistes doivent faire leurs preuves qui consistent en les qualités de souplesse, d’obéissance, d’obséquiosité, de passivité, de servilité, qui leur sont exigées. Ainsi arrivent-ils à devenir populistes en faisant parler d’eux, à se rendre « intéressants », et souvent leur situation est sans issue. C’est alors qu’ils commencent à s’apercevoir que si l’arrivisme a ses bons côtés, il peut avoir aussi ses mauvais côtés.

L’arrivisme est toujours puni par où il a péché. En vain ses protecteurs, ses amis politiciens viennent en aide à l’arriviste déchu, à celui dont les tripotages ont été découverts par la presse ou par ses ennemis, ses amis de la veille qu’il n’a pas su se ménager, estimant qu’arrivé maintenant, il pouvait se passer de leurs services et de leur être utile. Ceux-ci se vengent de son indifférence et de son ingratitude. A ce moment, après avoir fait tout ce qu’il en est en son pouvoir pour « étouffer l’affaire », l’Etat se voit contraint d’agir contre son subordonné. Il ordonne une enquête. Il révoque son fonctionnaire indélicat ! Donc comme on le voit, l’arrivisme est dangereux. Malheur à ceux qui essaient de le pratiquer, car tôt ou tard leurs machinations seront découvertes. Ils paieront pour ceux qui auront été assez habiles pour ne pas se faire prendre.

Ce qui est triste, c’est de penser que ceux dont l’existence est basée sur le crime, dont la fortune politique ou autre a été édifiée sur le mensonge, passent pour des modèles d’honnêteté. Ce sont des gens intègres, qu’on donne en exemple aux enfants des écoles. Même après leur mort, on continue de vénérer leur honnêteté, leurs scrupules. Ce sont des grands hommes de la politique. Même dévoilés, même découverts, certains d’entre eux dont la presse publie les portraits qui ornent la misère des taudis, continueront d’être admirés, vénérés. Et il y a des êtres assez simples pour les acclamer, et les saluer quand ils passent.

Saïd CHATAR

 

 

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