Le cérémonial cyclique du cinquantenaire

Sarie Abdeslam
Sarie Abdeslam
Dounia News

Nous sommes déjà presque à la fin de l’année 2014. Ce fût une année pleine d’activités au sujet du soit disant 50iéme anniversaire de l’immigration marocaine. Toute l’année durant un incalculable nombre d’activités ont eu lieu un peu partout en Belgique mais aussi en Europe. Toutes ces activités ludiques ayant comme seul thématique « le 50iéme anniversaire de l’immigration marocaine», thème chimérique et fictif créé de toutes pièces par des Beni-oui-oui et par les aficionados du Makhzen. Sur base de ce sujet alléchant et appétissant un élan de patriotisme a bondi spontanément et, comme un tsunami, s’est déferlée sur nous avec une impulsion d’empressement et d’enthousiasme jamais égalée auparavant. Cette ardeur incongrue, extravagante et incohérente combinée avec cette fervente impulsive vitalité ont été dissimulés pendant 50 ans. Les protagonistes ont épargné secrètement cette détermination et cette opiniâtreté en phase de gestation pendant toute cette longue période pour la faire éclore et exhiber d’une fierté aussi arrogante que bizarre pendant l’année 2014.

Personnellement, j’ai maintes fois essayé de rectifier le tir et d’expliciter qu’il ne s’agit pas de l’anniversaire de notre migration mais qu’il s’agit tout simplement de l’anniversaire du traité belgo marocain qui  a été signé en 1964, sans vain. Par conséquent, vue la vague déferlante, je suppose que personne n’aurait pu empêcher cette force créée par l’incompétence, l’inexpérience et l’ignorance de l’histoire réelle de l’immigration, venue à l’improviste, conçue, préparée et imaginé depuis au moins 10 ans, dans des souterrains clandestins, véhiculés par des sous-marins encore plus mystérieux qu’énigmatiques. L’année des festivités a été solennellement et officiellement proclamée « ouverte ». Les cérémonies commémoratives, la kermesse, la foire, le festin, les banquets peuvent être annoncées et débuter.

Il faut noter que la mobilisation a très bien fonctionné, toutes les salles étaient pleines de monde et, tout le beau monde était présent. On a sorti les vieux costumes et cravates d’apparat, kaftans et joaillerie ont été dépoussiérés. Drapeaux, fleurs, sono, musiciens, chanteurs, photographes, journalistes, personnalités et puis, embrassades, accolades,  salutations, compliment, souhaits, vœux et les parfums de la rue Du Brabant embaumait les salles avec l’odeur du thé à la menthe, du couscous et des gâteaux. Il faut reconnaître que, rien n’a été laissé au hasard. Une vraie inflation d’activité et de rencontres festives ont envahi la Belgique.

Pendant toute l’année 2014, j’ai suivi plus ou moins d’intérêts plusieurs soirées organisées par des connaissances ou des copains. Personnellement je n’ai pas le coeur pour fêter un non-évènement et, pour ne pas gâcher le festival folklorique et, parce que je n’aime pas  jouer le trouble-fête, je me suis tenu à l’écart. Bon-gré malgré, j’ai quand même réitéré maintes fois mon adjonction à l’idée qu’il fallait profiter de cette occasion pour entamer un vrai dialogue avec les jeunes, entamer un débat avec les belges et avec la société civile belge et pourquoi pas avec la société civile marocaine, interpeller les responsables belges et marocains pour un débat et une évaluation du traité bilatéral, entamer un discussion avec la diaspora marocaine pour évaluer le traité bilatéral et faire des propositions concrètes aux deux gouvernement, faire participer les syndicats, l’église et les responsables religieux du pays, aller à la rencontre des travailleurs, des étudiants, des universités, du personnel communal, des CPAS, des politiciens, des parlementaires, des avocats etc. Malheureusement, c’est notre destin, nous avons encore une fois de plus, raté une occasion unique lors du jubilé du cinquantenaire du traité Belgo-Marocain.

Par mon écrit je ne vise personne je ne veux blesser personne. En attendant de réagir, j’ai pris assez de temps et de distance pour mieux exprimer mon point de vue selon mon expérience personnelle en tant que militant associatif de longue date et en tant que syndicaliste professionnel pendant des décennies. Ceci étant dit, comme un bon berger, revenons à notre sujet.

Sûr et certain, des milliers de litres de thé à la menthe et des tonnes de couscous ont été ingurgités lors de ces orgies alimentaires de bouffe, riches en calories, très nourrissants, nutritifs et énergétiques. En principe, culturellement et traditionnellement, les Marocains en général et les membres de notre diaspora en particulier sont vraiment charitables, bienfaisants et généreux, altruistes et serviables, vertueux et tolérants. L’année écoulée 2014 le prouve d’ailleurs. Malheureusement, le poids de l’ignorance et de l’analphabétisme oblige, avec le manque d’expérience, l’absence d’une programmation, d’une planification et d’une coordination, sans évaluation prévue et sans lendemain ni à moyen terme ni à long terme, toute cette programmation folklorique, qui a exigé un investissement important en temps et en moyens et qui a quand même atteint son but du point de vue organisationnel et du point de vue mobilisation. Hélas et dommage, toute cette programmation n’a apporté aucune plus-value à notre diaspora.

L’accord bilatéral Belgo-Marocain a été concocté par les deux pays protagonistes et, ils n’ont jamais demandé l’avis des syndicats (Belges et Marocains), de la société civile, des universités, des chercheurs, du peuple belge et encore moins du peuple marocain. Aucun Marocain candidat à l’immigration n’a reçu un exemplaire de ce traité, en quittant son pays ni à l’arrivée dans son nouveau pays d’accueil. Pire encore, pendant plusieurs décennies aucun pionnier marocain n’a su qu’il y avait un quelconque accord bilatéral, ni d’ailleurs ceux qui nous ont rejoint plus tard.

C’est vrai que le traité est âgé de 50 ans, signé en 1964. Alors, permettez-moi de poser deux questions aux fêtards du cinquantenaire :

  1. Quand est-ce que le traité a été ratifié par le Maroc et par la Belgique ? Cependant, je peux seulement vous divulguer, il n’a pas été ratifié en 1964, mais beaucoup plus tard. Et, c’est à vous d’aller faire un effort et rechercher les dates exactes.
  2. Seconde question : vous n’êtes certainement pas obligés de me répondre, avez-vous lu ne fut-ce qu’une infime partie du contenu de ce traité ? Ce qui induit, les téméraires devront faire un autre petit effort pour recherche le texte du traité pour une éventuelle lecture.

C’est vrai, depuis les années 60 les membres de notre diaspora ont une relation directe avec cet accord en ce qui concerne leur statut en Belgique, mais notre histoire de l’immigration marocaine est tout à fait distincte et dissemblable que celle du traité. Un traité se fait et se refait. A titre d’exemple, tout récemment, les Pays-Bas ont abrogé et annulé unilatéralement le traité entre le Maroc et les Pays-Bas. Entre temps, les Marocains sont toujours aux Pays-Bas malgré l’absence du traité. Notre histoire en Belgique, est plus ancienne, elle est liée chronologiquement avec l’histoire de l’immigration italienne, installée en Belgique juste après la seconde guerre mondiale. Notre histoire est une suite logique de l’histoire italienne. Il n’y a eu jamais une quelconque rupture. Nous faisons partie de cette histoire car, nous avons bénéficié largement des acquis de la lutte militante italienne comme ceux qui se sont installés en Belgique après nous, y compris les Marocains qui sont venus dans le cadre du regroupement familial, jouissent aujourd’hui tous ensemble de tout ce que notre diaspora a acquis par sa lutte, par des sacrifices et par leur engagement syndical, des décennies durant. Rien nous n’a été offert gracieusement, nous avons arraché nos droits par notre militantisme, par notre détermination, acharnement, dévouement et par notre engagement dans la vie du mouvement ouvrier belge.

Notre histoire est liée viscéralement à l’histoire italienne, notre histoire fait aussi partie intégrale de l’histoire belge. Notre histoire n’est et n’a jamais été parallèle ou extra-muros à l’histoire belge, qu’on le veuille ou non, elle l’a été depuis le début de l’installation des Marocains en Belgique et ça  beaucoup d’années avant la date de la signature du traité bilatéral. A titre d’exemple, la venue en Belgique de mineurs de fond du Nord de la France pour de meilleurs conditions de travail et des meilleurs salaires et, la venue d’un grand nombre d’enfants orphelins marocains en 1960.

Début des années 60 nous avons pris la relève de la diaspora italienne et nous avons porté le flambeau pendant plusieurs décennies. Depuis lors, aucune nouvelle autre diaspora ne s’est présentée pour la relève. Heureusement, la nouvelle génération de notre diaspora a elle-même choisi solennellement et fièrement de reprendre le flambeau de la lutte pour garantir la pérennité des acquis et pour assurer un futur encore meilleur.

Cependant, les fêtards pendant l’année écoulée ont tourné tout le temps autour du pot sans jamais entrer dans le vif du sujet, ne connaissant sans doute pas le contenu de l’accord n’ont pas pu entamer un vrai débat ni un vrai bilan de notre présence en Belgique. Les fêtards du cinquantenaire, malgré qu’ils étaient de bonne foi, n’ont sans aucun doute jamais milité syndicalement ni associativement. Une chose est certaine et que je peux assurer en tant que témoin privilégié, ils ont toujours brillé par leur absence aux nombreuses manifestations contre le racisme, la xénophobie, la discrimination, l’injustice, les inégalités etc. Ils n’ont jamais assisté aux différents meetings de solidarité avec le peuple palestinien, pour la solidarité avec le peuple marocain, ni contre Pinochet, ni contre Franco, ni contre les Colonels grecs, ni contre Salazar, ni contre le sionisme et l’apartheid. En tout cas il n’est jamais trop tard pour eux, on a besoin de toutes les solidarités de tout un chacun.

Au fond, en vérité, en faisant un petit bilan de notre passé nous n’avons aucune raison de fêter l’immigration marocaine parce que ce n’est pas une victoire à célébrer, nous n’avons gagné ni coupe ni reçu une médaille. La commémoration du traité bilatéral n’est ni une réussite ni un succès pour la fêter, la date de 1964 n’est pas la date de notre diaspora, c’est la date de la signature du traité et notre diaspora n’a cosigné aucun accord, n’a participé à aucune tractation ou cérémonie concernant cet accord.

En réalité, l’immigration est une déchéance et une décadence, c’est plutôt une disgrâce, un malheur et une fatalité. Personne ne s’exile pour son plaisir mais par nécessité et par obligation. C’est un choix personnel certes mais un choix imposé par les circonstances et les conditions exécrables, atroces et monstrueuses dans lesquelles nous avons survécu. Surtout pendant les années de plomb lors du règne du roi Hassan II. Et, en vivant dans ces détestables et dégoutantes conditions l’immigration vers des cieux plus cléments est devenue d’office une vraie échappatoire.

Grosso modo, nous avons fui entre autres, la pauvreté, la misère, le chômage, l’analphabétisme, la corruption, la répression, l’injustice, les inégalités, l’emprisonnement, les disparitions etc. Nous avons aussi fui un Makhzen sans scrupules, impitoyable, cruel, inhumain et méchant. Aujourd’hui, 50 ans après la fameuse signature, nous ne sommes pas encore pour autant devenus des citoyens à part entière par notre pays d’origine. Devons-nous attendre encore 50 ans ?

Finalement, nous avons échoué dans un pays de droit. Un pays de justice, de liberté et de démocratie. Un pays qui nous a offert logis et gagne-pain. Un pays convivial où il fait bon vivre. Un pays sociable qui nous a permis le regroupement familial et qui a reconnu notre religion. Nous avons d la chance d’avoir choisi et adopté un pays avec un peuple accueillant et hospitalier. La Belgique nous a adopté à son tour et nous a fait participer pleinement et sans retenue dans l’amélioration du bien-être en général.

Malheureusement, il y a le revers de la médaille. Nous avons retrouvé la solitude, le rejet, la discrimination, le racisme, la xénophobie, l’égocentrisme européen et la préférence nationale. Au nom de la liberté d’opinion on nous insulte publiquement et au nom de la liberté de presse on insulte notre religion et notre prophète. 50 ans après nous portons toujours les stigmates du statut de migrant et d’étranger d’antan. Nos jeunes nés et éduqués en Belgique, et qui n’ont jamais émigré, sont considérés toujours et encore comme des belges d’origine marocaine. Nos mosquées sont quotidiennement attaquées et targuées. Dans un pays de liberté, à cause d’une certaine laïcité nos femmes et nos filles ne peuvent se vêtir librement. Nous vivons dans une Europe championne de la défense des droits de l’homme où, l’islamophobie est devenue tellement banale et monnaie courante. On nous insulte en plein jour et même dans les sphères les plus hautes des pays. La liste est trop exhaustive et je ne vais pas vous lasser et vous ennuyer en citant tous les méfaits et ce que l’immigration a engendré. C’est pour cette raison que je réitère mon adjonction et je dis et redis :
« nous n’avons pratiquement aucune raison valable pour fêter les 50 ans ».

Pour parachever mon point de vue sur le sujet en question et fêté pendant l’année 1014, en corroboration avec mon passé et mon vécu, j’exprime sincèrement ma conclusion aux fêtards « Si votre activité cyclique a eu lieu en 2014, alors vous avez assez de temps pour la réflexion  car votre prochaine activité aura lieu sans aucun doute au courant de l’année 2064 afin de fêter le centenaire de l’immigration marocaine ».

A bon entendeur,
Sarie Abdeslam

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