De la dispersion

Chatar Said
Chatar Said

On se disperse quand on est incapable de se concentrer sur une idée. Avoir une idée est plus difficile que d’en avoir plusieurs. Cela suppose plus de talent et de volonté. Car une seule idée exige le renoncement, l’enthousiasme et la sincérité. Plusieurs idées ne forment même pas l’ombre d’une idée. C’est l’émiettement, la dispersion, l’absence même d’idées, que de poursuivre plusieurs buts, que de soutenir les causes les plus différentes. En politique, en art, en littérature, en culture, la vie doit être tendue vers le même but qui consiste en la création et la concentration de l’être sur son œuvre. Celui qui n’a pas une idée, en a plusieurs qui parodient l’idée.

C’est en politique politicienne que la dispersion se manifeste avec le plus de cynisme. Elle engendre l’énervement, l’incohérence, et peuple la vie d’agités. La propagande, l’opportunisme, le favoritisme, l’arrivisme, le parasitisme, voilà les causes de la dispersion. On oublie le but de la vie pour vivre sa parodie, pour lui substituer le bruit, l’agitation, la gabegie. La dispersion convient parfaitement aux nihilistes, aux incompétents qui ne possèdent aucun talent et qui préfèrent vivre dans l’eau trouble.

La dispersion a pour origine, pour résultats et conséquences le bluff et l’incohérence. Elle anéantit les caractères et détourne les volontés du vrai but à poursuivre, exerce ses ravages dans toute la vie, dans la culture, la politique, dans l’action. Partout elle substitue à la vie sa contrefaçon et met le faux talent à la place du génie. Ceux qui se dispersent ainsi ne peuvent réaliser aucune œuvre durable, ni accomplir aucun acte utile. Ils font beaucoup de bruit pour des illusions factices, pour des rêves mensongers. Ils veulent éteindre les réalités.

Le monde est plein de gens qui se contredisent, qui ne savent pas ce qu’ils veulent, qui se dispersent, et qui ont tous les défauts qu’ils reprochent aux autres, parce qu’ils ne poursuivent ni le même but, ni le même idéal d’existence. La société est pleine de détraqués qui s’agitent, courent, vont et viennent sans but. Les gens ont des airs égarés et des attitudes d’irresponsables. Ils ne s’intéressent qu’aux gestes insignifiants. Gesticuler est leur idéal. Il faut qu’il remplisse leur vie avec quelque chose. L’attente d’une décoration ; le désir d’être élu ou coopté dans une assemblée quelconque, cela remplit toute leur vie. Ils trouvent naturel de pratiquer toutes sortes de gestes mondains, factices et conventionnels, et dès qu’un esprit sincère se met en face d’eux, se dépouille en leur présence du masque des conventions, ils crient au scandale. La fausse civilisation qui a introduit dans la vie le mensonge des morales et des politiques, a déformé le sens de la vie.  Vie monotone, avide de préjugés, manquant d’initiative, d’originalité, de nouveauté, correspondant exactement à l’insignifiance et l’impuissance. Voilà le but suprême de la majorité médiocre qui consiste en la ruse, la dissimulation, l’hypocrisie. But qui résume toute la petitesse, toute la lâcheté des hommes, forme suprême de l’iniquité.          

Les vrais penseurs ignorent ces joies et ces rancœurs ; car ce qui compte pour eux, c’est la poursuite de l’idéal qui consiste d’opposer à la vie compliquée la vie simple, de dépouiller la vie de sa déformation pour lui rendre son authenticité et sa simplicité.

Saïd CHATAR

s.chatar@hotmail.fr

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