La Mosquée chiite d’Anderlecht, ce n’est pas du Belge !

Bruxelles, vendredi 5 Décembre 2014, dans les environs de la Place Poelart, près du Palais de Justice…

minaretC’était un vendredi froid, les nuages avaient envahis le ciel et le soleil ne semblait pas vouloir se montrer aujourd’hui. Etait-ce un signe de mauvaises nouvelles? Je l’ignore. Etait-ce une manière de nous rappeler cette terrible soirée de printemps, là où tout avait commencé? Sûrement.

Oui, cela fait presque deux ans et pourtant à l’oubli je ne peux m’y résoudre. L’histoire semble être anecdotique, mais il fut un père, un frère, un époux, un fils, il fut plus que cela, il était imam d’une mosquée. La maison de Dieu, voilà comment nous l’appelons. Nous pensions qu’à cet endroit, nous, croyants, serions en sécurité. Mais personne n’est à l’abri face à la folie humaine.  Je me souviens, cet évènement m’avait donné envie d’exprimer mon ressenti et sans mêmes me relire, j’étais arrivée à écrire ceci:

En hommage à feu Sheikh Abdallah

Ces mots je les écris à tous ceux, qui gardent encore de l’amour en eux.

Du fond de ma mémoire, elle percutera votre âme en vous regardant dans un miroir.

L’histoire est certes banale, pour ceux qui ont la vision d’un animal.

C’est un récit remplit d’amour, qui se retrouve dans les alentours ;

Un évènement réel, qui s’est passé dans nos ruelles…

Puissiez-vous y faire attention et en tenir une leçon !

Des hommes religieux, s’en allaient prier Dieu,

Lorsqu’un manant, les rejoignit tel un Satan.

Voyant cette haine, autour de l’aborigène,

Les fidèles s’en allèrent lui parler, essayé de l’en dissuader.

Le manant n’entendait que Satan, il pensait sûrement que ce genre de gens, ça ment.

Parce qu’au lieu de venir leur parler, il venait se venger.

Sans avoir pris le temps de les connaître, en se limitant au paraître.

Il venait dans un lieu d’amour et de bénédiction, y poser sa malédiction !

Qui sont-ils ? Qui est-il ? Est surement là votre interrogation, mais là n’est pas la question !

Nous parlons d’humains, d’être qui ont tous connus le chagrin,

Nous parlons d’humanité, celle qui devrait nous apprendre à aimer !

Mais il est tellement plus facile, de poser des étiquettes puériles,

De montrer autrui, comme son ennemi !

D’avoir un regard Malin, sur celui qui ne vaut pas plus qu’un chien !

Le manant avait tout organisé, et dans son sac contenait le péché ;

Car brûler la maison de Dieu, n’a jamais été un prêche des cieux !

Car de tout cela, un homme y passa…

D’autres sont restés, afin que de cette histoire ils puissent en témoigner !

Nous sommes restés, pour que la haine soit remplacée,

Qu’à travers nos silencieux pleurs, nous les faisons trembler de peur !

En ces hommes, le manant, y avait vu Satan, seulement…

S’il avait vu en eux un homme tout simplement, nous n’en serions pas là à cet instant…

Il n’avait pas vu des frères, des pères, des êtres chers, il n’y a même pas vu la chair…

Non, aveugle il l’a été, et nous espérons pour lui qu’il va le regretter,

Pour toujours nos larmes et nos pensées, vont aux proches du décédé,

Nos larmes et nos pensées, s’adressent à tous ceux qui nous ont quittés,

Qu’ils soient des nôtres, des vôtres ou des leurs, puissions-nous garder vivant notre cœur !

Puissions-nous tirer une leçon, de cette malédiction,

Puissions-nous être patients, devant tous ces manants,

Car mieux vaut être une victime, que d’avoir commis un crime ! »

L’incompréhension, voilà l’origine de beaucoup de problèmes. L’humain a peur de ce qu’il ne comprend pas. Il observe certaines choses inconnues de son monde et ne saisit pas le sens de tout cela. Il essaye parfois avec assez de bonne foi, mais en vain. L’humain ne peut pas tout comprendre. Parfois, il comprend mais n’est pas forcément d’accord avec ce qu’il observe, ce qui fait sens pour autrui. Cela va au-delà de ce qu’il peut supporter, alors il se détourne de l’Autre, il en ressent même de l’écœurement, de la haine voir pire, de l’indifférence.

Ici en Belgique, c’était déjà le cas pour les musulmans en générale, la majorité étant sunnite. Les musulmans ne sont pas forcément acceptés comme une partie de la population belge, cela reste, des personnes d’origine étrangère. Qu’en bien même, ils étaient nés ici, avaient grandis parmi les frites et les chocolats. Cela ne faisait pas d’eux des belges. Ils étaient musulmans et certainement pas de ce plat pays. Un foulard sur la tête, une barbe trop longue, mangé Halal, ne pas boire de champagne, tout cela, n’était pas du tout belge.

En réalité, c’était pire pour les musulmans d’obédience chiite. Ces derniers n’étaient même pas considérés comme réellement « musulman » par certains croyants sunnites, puisque leur pratique et leur vision du monde n’étaient pas entièrement en adéquation avec la vision majoritaire de l’islam. Mais en plus de ne pas être reconnu par la grande famille de l’islam, ils étaient encore moins compris par le belge de souche, qui ne comprenait déjà rien à l’islam « normale ».

Des hommes qui se flagellent, des femmes qui pleurent sans réellement être triste. Du sang et encore du sang. Voilà, ce que l’on retient du chiisme. Voilà l’image principale que l’on nous offre de ce deuxième courant musulman. C’était donc cela, que nous allions laisser comme trace d’un héritage qui nous vient de la famille du prophète Muhammad ? Comment était-il possible, qu’en 2014, l’incompréhension  envers des centaines de millions de croyants dans le monde perdurait encore ? Comment cette foi aussi profonde n’avait-elle pas pu être acceptée et comprise des uns et des autres ?  Le spécialiste de l’histoire du chiisme, Djaffar Mohammad-Sahnoun, exprime en parti la raison dans son ouvrage « Les chi’ites : Contribution à l’étude de l’histoire du chi’isme des origines à l’époque contemporaine », en ces mots : « L’histoire du chiisme n’a jamais eu les faveurs des historiens. Le chi’isme n’a-t-il jamais fait l’histoire ? N’a-t-il jamais été qu’une partie dégradée de la communauté musulmane, une scorie de la civilisation islamique ? Il est vrai que le chercheur comme le public n’accordent en général leur attention qu’aux vainqueurs lorsqu’il s’agit de politique et à ceux qui se donnent pour les détenteurs de la vérité lorsqu’il s’agit de la morale religieuse. La réalité historique est tout autre et même si le phénomène chi’ite ne peut être appréhendé sans parti pris sentimental, il est essentiel de replacer ce mouvement dans le contexte de l’histoire de l’Islam. (…) Le chi’isme, effectivement, n’est à l’origine ni idéologie, ni même un concept. Il désigne tout simplement le petit groupe d’adeptes qui entourent Ali Ibn Abu Taleb. Les choses ne vont pourtant pas en rester là, (…).[1] »

Je réfléchissais à tout cela tout en marchant vers le Palais de Justice. Le procès avait commencé depuis une semaine et aujourd’hui le verdict devait tomber. Ils allaient décidés du sort de l’homme qui était à l’origine d’un incendie dans une mosquée chiite. Il faisait glacial dehors, je montais les escaliers vers la cour d’Assises. L’air pensive, j’observe certains des témoins priant à même le sol, devant la porte qui mène à la salle du procès. Il était midi lorsque j’y suis arrivée. Les témoins étaient des personnes âgées, qui attendaient la fin de la délibération du jury. Ils avaient l’air calme et triste, ils semblaient réellement tristes. Je pouvais le voir dans leurs yeux car je connaissais ce regard… Les officiers disaient qu’ils auraient terminés dans les environs de 14h30.

L’attente, et encore l’attente. Nous étions tous assis à attendre que la délibération se termine. Mais en vain. Certains discutaient entre eux. D’autres se concentraient sur les évènements présentés dans la « DH ». Discuter, c’était tout ce qui permettait de combler ce vide, cette attente qui ne semblait par vouloir se finir.

 

 

 

 

Parfois, on entendait les bips d’un officier de police devant la porte. En effet, nous devions être fouillés avant de pouvoir y entrer. Nous avions également dû laisser notre téléphone. On entendait de temps à autre : « Excusez-moi, il est quelle heure maintenant ? ».  En fait, il était 16 heures lorsqu’enfin, les représentants de la Loi sont entrés dans la salle. La famille, les témoins, les proches et ceux qui étaient venus les soutenir avaient attendus pendant 4 heures leur décision. Sachant qu’ils étaient là depuis 10h30 du matin.

La juge parla : « Je demande au Jury si ils sont arrivés à un accord lors de la délibération ».

La représentante du Jury se leva, se mit devant le micro et répondit : « Votre Honneur, nous sommes bien arrivés à une décision lors de la délibération ». Elle confia à l’un des avocats le dossier qu’ils avaient pu réaliser. Un silence assourdissant régnait dans la salle. Seul résonnait le bruit de la photocopieuse et de l’avocate qui rangeait les feuilles dans une enveloppe. Une fois cela terminé, la juge dit : « Voilà, j’appelle les gendarmes, à amener l’accusé d’ici une heure, une heure et demi ».

Ils se levèrent et retournèrent de là où ils étaient venus. De nouveau, l’attente…

Finalement, c’est après plus de deux heures, que le Jury, les avocats, ainsi que l’accusé sont arrivés. Nous allions enfin savoir le verdict.

La juge pris la parole et dit : « Au court de la délibération, le Jury a analysé les différentes accusations au nombre d’une vingtaine et a décidé d’approuver positivement les accusations suivantes : accusation n° 1, accusation n°3, accusation n°5, accusation n°6…. Cependant le Jury n’approuve pas les accusations suivantes : accusation n°2,  accusation n°4, accusation°7… ». J’avais l’impression d’entendre une liste d’un dictionnaire de droit où l’on modifiait à chaque fois certaines parties afin que cela soit « tout de même » en concordance avec les circonstances.

La juge lisait donc toute une théorie de phrases déjà écrites et originellement issues d’un ouvrage de Lois et corrigeait, lorsque cela n’avait pas été correctement écris par le Jury. Cela donnait ceci : « L’incendie criminelle par Monsieur Muhammad Al-Boukhary est effectivement volontaire et cela s’est réalisé dans la salle, ah j’ajoute la salle de prière, c’est sûrement cela que vous vouliez dire n’est-ce pas le Jury ? », ou encore « que l’imam de la mosquée, Abdallah Dahdouh, mais ce n’est pas Abdallah mais Abdoullah, il va falloir corriger cela partout ».

Ainsi, j’avais plutôt l’impression d’être devant une administration bureaucratique plutôt que dans une salle de tribunal. Les personnes présentes ne se souciaient guère des précisions omises par le Jury, qui au regard de leur apparence, semblait bien plus spécialiste d’une Belgique sans immigrés que de la Belgique d’aujourd’hui. Cette famille et leur proche attendaient un verdict clair, qu’ils avaient attendu depuis presque deux ans. Et au lieu de cela, nous avions la lecture de règles, et de corrections.  Malgré tout, nous avions pu comprendre que l’accusé fut condamné pour un acte criminel volontaire mais pas pour un acte terroriste. Vous savez quel a été l’argument du jury par rapport à cette décision ? L’argument fut celui-ci : « Nous ne pensons pas que l’accusé ait réalisé un acte terroriste car son acte n’était pas contre la Belgique ».

Donc, nous n’étions pas belges. Les chiites de Belgique, encore plus que les musulmans en générale, ne faisait pas parti de cette entité qu’est la Belgique…C’était bon de la savoir.

En observant la salle du Tribunal, je n’avais vu aucun musulman d’obédience sunnite, ni même un belgo-belge. Je n’avais vu que des croyants chiites, pour certains, ils étaient venus après la prière du Vendredi. L’imam dans son prêche avait dit : « Allez soutenir la famille du défunt, feu Sheikh Abdallah, mais surtout, allez montrer que vous êtes aux côtés de la Justice ».

A nouveau, une pause de vingt minutes a été demandée avant de discuter de la peine contre le meurtrier. Je l’observais dans cette cellule à fenêtres et je me demandais, si après deux ans passés en prison, il avait sincèrement regretté ses actes. Après tout, il était fait comme chacun d’entre nous, il n’était pas dénué d’un cœur, et surtout : nous avions tous, le droit et la chance de changer. Une réflexion qui restera sans réponse.

J’ai quitté la salle, je ne comptais pas rester jusqu’au bout. En descendant les escaliers du Palais de Justice, j’observais une des dalles cassée, reflet peut-être d’une justice qui faille,  preuve que finalement, la réelle justice est auprès du Seigneur… Le Dieu que nous adorions tous… Pourtant, les différences et l’incompréhension passaient avant tout.

Afin que plus jamais, cela ne se reproduise :

« Aime ton frère dans la croyance, et si il n’est pas croyant, aime le parce qu’il est ton frère en Humanité »,  L’imam ‘Ali.

Ben Aissa Ikram

[1] MOHAMED-SAHNOUN, Dj., Les Chi’ites : Contribution à l’étude de l’histoire du chi’isme des origines à l’époque contemporaine, Sciences Humaines et Sociales,  Publibook, Paris, p.11, p.13

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