Témoignage très discutable devant l’ACPE sur l’islam et les musulmans en Europe

Par Abdelkrim Belguendouz
Universitaire à Rabat,
chercheur spécialisé en migration

Belguendouz Abdelkrim
Belguendouz Abdelkrim

Le lundi 26 janvier 2015, à Strasbourg, la Commission des questions politiques et de la démocratie, en coopération avec la Commission de la culture, de la science, de l’éducation et des média de l’ACPE ( Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe), a organisé une audition sur le thème : « attaques terroristes à Paris : ensemble pour une réponse démocratique ».

Cette initiative fait suite aux attentats perpétrés à Paris contre la rédaction de Charlie Hebdo et l’hypermarché cacher, ainsi qu’à Montrouge. Les questions suivantes constituent le soubassement de cette rencontre : quel constat peut-on tirer des événements précédents ? Quelles peuvent être les pistes de réflexion en termes de mesures gouvernementales et législatives, quelles actions peut-on envisager à l’école et dans les quartiers sensibles ? La laïcité  est -elle encore un cadre contre l’intégrisme ?

Pour introduire ce débat qui devait donner lieu hier mercredi 28 janvier 2015 à un rapport avec le vote d’une résolution et une recommandation, deux intellectuels ont été invités pour être auditionnés, présentés ainsi par le président de séance. Il s’agit en premier lieu de Caroline Forest, journaliste française qui a collaboré à Charlie Hebdo, a travaillé notamment sur l’islamisme et la laïcité. Il s’agit en second lieu de Driss Ajbali, sociologue franco-marocain, essayiste, directeur du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, directeur d’une association qui vient en aide aux réfugiés et spécialiste dans le domaine de la lutte contre la violence.

Des lectures aux antipodes.

L’intervention de Driss Ajbali a fait l’objet de plusieurs compte rendus et lectures. L’une d’entre elles a été publiée notamment par les sites Hespress et Maglor ainsi que par le site officiel du CCME, avec le titre suivant en arabe : « Ajbali défend l’islam et les musulmans de France devant le Conseil de l’Europe ». La parution chez Maglor est signée simplement par « la Rédaction », tandis-que pour les autres supports, le nom de Ayoub Errimi est donné comme auteur. Par ailleurs, de nombreuses listes de diffusion ont été également mobilisées pour relayer la diffusion.

Cette publication en arabe ressemble plus à une opération de « com » et nous allons montrer dans ce qui suit, où se situe cette complaisance. Pour se faire, nous préférons nous référer directement à l’intégralité de la vidéo diffusée par l’ACPE, reproduite en fin d’article en PDF. Cette vidéo montre, propos directs à l’appui, que l’intervention du sociologue-directeur du CCME, n’est pas une défense de l’islam et des musulmans de France en particulier et des musulmans d’Europe en général, mais au contraire leur mise en cause et leur attaque de manière frontale.

La vision du sociologue

Pour le sociologue et directeur du CCME, les islams d’Europe, qui sont à appréhender au pluriel, comportent et partagent cinq caractéristiques communes. Outre le caractère « balkanisé », « urbain » et « municipal », les islams d’Europe se caractérisent par deux autres éléments :

1- Il s’agit d’un « islam pauvre, d’ouvriers, et il-y-a eu beaucoup de complaisance sur cette question depuis une vingtaine d’années. Par ce que c’est un islam pauvre, on a fermé les yeux sur le fait qu’il aille chercher l’argent ailleurs ».

2- C’est un « islam inculte. Ce n’est pas un islam encadré par des savants. C’est un islam qui ressemble aux gens qui le portent, qui sont très souvent des analphabètes ».

Une synthèse en arabe « arrangée »

Au lieu de démonter les arguments de ceux qui procèdent aux amalgames, l’intervention devant l’ACPE ne rompt pas avec l’islamophobie ambiante en France en particulier, avec le dénigrement et la stigmatisation des musulmans dans ce pays, et par conséquent également des Marocains dans l’Hexagone et en Europe en général. Ainsi, l’intervenant demande notamment à « sortir du déni » suivant : « le déni qui consiste à dire pour les musulmans, oui mais ça, ce n’est pas l’islam. L’islam est une religion de paix. Certes, tous les musulmans ne sont pas terroristes. Mais là, il-y-a un fait clair. Sur les quinze dernières années, la plupart des terroristes sont musulmans. Donc, il faut que l’on soit très clair sur ce point. « 

Par rapport à cette déclaration, reprise littéralement de la vidéo éditée plus bas et que tout un chacun peut vérifier, la synthèse en arabe parue sur les sites est plutôt « arrangée ». Elle dit une chose bien différente : (. . . ) l’orateur a demandé à tous les membres du Conseil de l’Europe de réfléchir sur le sens des « événements de Charlie Hebdo », au lieu d’accuser l’islam et les musulmans : « ces derniers ne sont pas des terroristes. Par contre ces derniers temps, la plupart des terroristes prétendent être des musulmans, ce qui crée un amalgame au sein des sociétés européennes.

Par conséquent, il y a une sorte de faux, une déformation et une manipulation manifeste dans la traduction. Il suffit d’écouter attentivement la cassette à partir de la 25éme minute et de comparer ce qui a été dit avec le texte de la synthèse « travaillée » en arabe. Pour la clarté de l’analyse, la transparence en terme de position politique et l’honnêteté de la démarche réellement suivie, on ne doit pas utiliser le double langage : une version dans un sens franco-français en langue française à Strasbourg, et une version arrangée dans un autre sens en arabe pour l’opinion publique marocaine en général et la communauté ( pardon LES communautés ! ) marocaine ( S) à l’étranger en particulier.

Questions au sociologue et directeur du CCME

A propos des caractéristiques communes de ce qui a été appelé les « différents islams d’Europe », quelques questions sont à poser et remarques à formuler au sociologue qui est en même temps directeur du CCME :

1- La contribution dans un pays laïc comme la France, à la création de mosquées ou à leur fonctionnement par un pays comme le Maroc, serait-elle de la « complaisance » des autorités françaises ?

2-Si l’accent a été mis sur l’islam de « pauvres » et « d’ouvriers », pourquoi concernant la composition actuelle de la communauté marocaine à l’étrange, l’intervention du sociologue à t-elle occulté l’existence significative et croissante des élites, des cadres, des commerçants, des professions libérales, des artistes, des sportifs, des universitaires et des diverses compétences marocaines à l’étranger, dont on parle tant par ailleurs dans le discours du CCME et du ministère chargé des MRE et des affaires de la migration ? De par cette analyse tronquée, ces compétences seraient elles « exclues » du champ religieux !?

3- Est-on analphabète aux Pays-Bas lorsqu’on ne parle pas français ?

4-Si les jeunes (marocains) en Hollande ne connaissent pas l’arabe, que fait notamment la Fondation Hassan II dans ce domaine ?Rappelons que le sociologue fut pendant deux mandats consécutifs, parrainé par la Fondation comme membre de l’ex-CCDH. Par ailleurs, pourquoi le CCME qui comprend en son sein un groupe de travail « cultures, éducation et identités », n’a émis aucun avis consultatif sur cette revendication très importante des MRE de l’enseignement de l’arabe ( et de l’amazigh) aux nouvelles générations à l’étranger ? L’article 2 du dahir n°1-07-208 du 21 décembre 2007 portant création du Conseil de la la communauté marocaine à l’étranger, le Conseil a pour attribution et prérogative d’émettre des avis notamment sur « les principales orientations des politiques publiques permettant aux Marocains résidant à l’étranger le maintien de liens étroits avec leur identité marocaine et notamment celles relatives à l’enseignement des langues, l’éducation religieuse et l’action culturelle. « 

Pourquoi par ailleurs, contrairement aux dispositions de l’article 18 de la Constitution, le Conseil supérieur de l’éducation et de la formation , ne comprend en son sein aucun représentant de la communauté marocaine à l’étranger, dans le cadre de la dynamisation de la démocratie participative en direction des MRE, et pourquoi ce Conseil ne s’occupe pas sérieusement du dossier de l’enseignement de l’arabe et de l’amazigh ainsi que de la culture marocaine ( ELCO) en direction des citoyens marocains à l’étranger !?

5-Si l’islam marocain d’Europe est également « inculte », pourquoi là aussi, le CCME qui dispose d’une autre commission intitulée « cultes et éducation religieuse », n’a pas rempli son rôle également en émettant des avis consultatifs dans le domaine de l’encadrement et de l’éducation religieuse, alors qu’il compte parmi ses membres des imams ? Par ailleurs, que fait le Conseil Européen des Oulèmas Marocains ( CEOM, ong de droit belge basée à Bruxelles) en matière d’encadrement, pour que l’islam marocain en Europe ne reste pas « inculte », porté par des « analphabètes » comme ceci a été dit de manière méprisante et arrogante !? Certes, le 7 janvier 2015, à partir de Bruxelles, le CEOM a publié un communiqué exprimant le « profond  sentiment de consternation et de choc » à propos de « la fusillade mortelle » au siégé de Charlie Hebdo. Par la même occasion, il a exprimé »l’attachement indéfectible de la communauté musulmane en Europe aux valeurs démocratiques qui assurent notre vivre ensemble dans le respect mutuel, en dépit de nos différences ».

Cependant, où est l’action sur le terrain et à long terme du CEOM pour répondre aux besoins de la communauté marocaine en Europe dans sa vie religieuse : en particulier la prémunir contre l’islamisme radical, tout discours de nature extrémiste ou déviant, la rattacher à ses racines marocaines, la mettre à l’abri de tout fanatisme, extrémisme ou tentation terroriste, lui faire acquérir les bases de l’islam éclairé, d’ouverture, de tolérance et de pondération !?

6-Témoignant sur ses propres enfants lors de son intervention, le sociologue qui travaille au Maroc non pas « depuis 5 ans » comme il l’a déclaré mais bien plus, parle de « mes enfants dont le destin est ici (en France) parce qu’ils sont nés ici, ils sont Français ». Ce choix personnel est respectable. Mais en tant que directeur du CCME et tout en tenant compte de la binationalité, rien n’est dit sur la nécessaire protection notamment de l’identité nationale par rapport au Maroc des Marocains résidant à l’étranger, comme le stipule l’article 16 de la Constitution rénovée de juillet 2011.

Une singulière « fatwa » sociologique

Concernant l’avenir, l’intervenant avance l’élément suivant :  » Je pense que l’islam a une chance inouï d’être en Europe et en France. C’est la première fois dans l’histoire où l’islam est confronté à quatre réalités réunies ensemble : la laïcité, la modernité, la liberté, la démocratie. Ceci est une chance non pas pour les musulmans d’Europe, mais pour l’islam dans son ensemble, parce que c’est ici ( sous entendu en Europe et spécialement en France), qu’il doit y avoir une réflexion importante. Cette chance n’a pas été saisie jusqu’ici ».

Si l’on retient bien la leçon de la précédente « fatwa »sociologique, dans aucun pays musulman actuel, il n’y aurait de compatibilité entre islam d’un côté, modernité, liberté et démocratie de l’autre. Par ailleurs, selon cette conception péjorative, diffamente et méprisante de l’islam et des musulmans en Europe, relayée sans discernement ni esprit critique par une dépêche MAP-Strasbourg du 27 janvier 2015, « l’ijtihad » ou effort de réflexion et de rénovation de l’islam ne peut provenir d’aucun pays musulman. Le salut de l’islam dans sa globalité, ne pourrait être que le fait de l’Europe et plus particulièrement de la France !

Cocorico !!!

Rabat, le 29 janvier 2015
Universitaire à Rabat,
chercheur spécialisé en migration.

La vidéo concernant les auditions : http://clients. dbee. com/coe/webcast/index. php?id=20150126-3&lang=fr&ch=2

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