L’islam et le sous-développement : réponse à un professeur d’histoire.

Ikram Benaissa
Ikram Benaissa

Un scandale s’est produit dans un lycée de la ville de Bruxelles. Plusieurs propos allant à l’encontre de la neutralité imposée aux enseignants ont été exprimés par l’un des professeurs de cet établissement. Un élément a tenue toute notre attention, il s’agit de l’argument quant aux choix de la religion que les individus devraient prendre en compte. Les paroles en questions visent directement la religion musulmane, à savoir, l’islam. Il est dit ceci:  » (l’islam est) la religion qui se caractérise par le plus haut taux d’analphabétisme et qui possède le plus grand nombre de pays sous-développés et arriérés ». Au-delà de la généralité qui ne peut-être utilisée comme argument car chaque nation a sa propre histoire et ses propres particularités qui expliquent leur « position » au niveau économique, il nous a semblé important d’y revenir afin que les doutes, les interrogations à ce sujet puissent être éclaircis.

En effet, comme toute idéologie, spirituelle ou autre, l’islam n’est pas homogène, que cela soit d’un point de vue de l’interprétation de la religion mais aussi en fonction de là où l’on se trouve. En effet, bien qu’il y ait un socle commun à l’islam indonésien qu’à l’islam guinéen, par exemple, il reste tout de même des particularités liées à la culture et à l’histoire même de ces deux entités distinctes. Aussi, une population donnée, qui s’approprie une spiritualité, ne définit aucunement l’entièreté de ces individus puisqu’il existe plusieurs attributs qui vont au-delà de la foi. Cet élément de réponse s’applique pour toute pensée, qu’elle soit religieuse ou pas. Ainsi, la politique du pays, les décisions prises pour développer une nation, s’articulent principalement sur des choix rationnels et provenant des êtres humains plutôt qu’issus du spirituel et d’un « Dieu ». Réaliser cette distinction est un pas en avant dans la compréhension de l’Autre, des autres.

L’islam n’est donc pas figé à une population donnée, elle n’est pas non plus « arabe » bien que la révélation du prophète Muhammad s’effectue en Arabie, dans l’actuel pays d’Arabie Saoudite. Non. Et pour preuve: le pays qui contient le plus de musulmans est l’Indonésie. Un pays d’Asie. Quel est le deuxième pays qui possède en son sein une communauté musulmane la plus importante au monde? C’est l’Inde. Là encore, rien d’arabe. Saisir que le spirituel s’importe partout et peu importe la culture est nécessaire pour éviter des raccourcis simplistes. Aussi, bien qu’il nous répugne de penser le développement qu’en fonction d’un niveau économique, il est intéressant d’observer qu’au sein de la liste des pays dits « sous-développés » ou encore « les moins avancés », qu’il ne s’agit pas de l’Indonésie, ou de l’Inde, ou de l’Arabie Saoudite, et encore moins de l’Iran. Bien qu’il y ait aussi au sein de cette liste, des nations avec des populations de confession musulmane, ce n’est pas le critère qui explique le sous-développement d’un pays. Il peut paraître évident pour certain qu’il n’y ait pas de relation entre sous-développement et islam mais il nous a semblé important de le souligner. En écrivant ces mots, nous nous rendons compte de la violence que peut être de penser une seconde que la richesse d’une nation se retrouve au sein du PIB ou du PNB qu’elle possède. Mais cela est une autre question.

Il est important de s’intéresser à l’Autre, aux autres, car, cela permet d’éviter d’avoir des idées trop catégoriques. En effet, l’histoire de l’islam nous révèle bien des aspects, et l’un d’entre eux est aussi, l’influence de ce monde musulman sur l’occident. Aussi, plusieurs disciplines développées sous la dynastie abbasside au 8e siècle de l’ère Grégorien, nous révèlent que les sciences, la médecine, les mathématiques, la philosophie ont complètement inspiré le monde occidentale. De plus, parler du taux d’analphabétisme comme étant un élément qui exprime un lien entre islam et populations analphabètes est encore une grossière erreur. Ainsi, l’implication des politiques à propos de l’éducation de leur population ne peut avoir de lien avec une spiritualité, surtout lorsque l’on sait que la première révélation apporté au prophète Muhammad est « lis »1. Là encore, exprimer un constat ne permet pas de comprendre une réalité, plusieurs facteurs doivent être pris en compte et notamment, ceux qui ne le sont pas, et ici, en l’occurrence, la spiritualité musulmane !

Le terme « arriéré » utilisé également dans cette citation, mériterait également une explication. Néanmoins, le terme se base sur un jugement de valeurs, et le jugement n’a pas sa place dans une discussion objective. Nous pouvons comprendre, et cela se rapporte au concept du « choc des civilisations », qu’il y ait certains aspects apparents voir même cachés qui peuvent être différents d’une culture à une autre. Cependant, lorsque ces éléments divergents se basent sur une religion, il ne s’agit donc plus d’une culture, même si les deux sont indissolublement liés, mais bien d’un mode de vie. Aussi, nous pouvons aborder une question difficilement acceptable ou compréhensible pour plusieurs, et qui concerne les femmes, c’est notamment le fameux foulard, hejâb ou encore nommé « voile ». Il est représenté spirituellement comme une expression de la pudeur, mais nous observons qu’il est surtout jugé comme un assujettissement de la femme à un Dieu, à des hommes. Ce foulard, est porté de différentes manières et est finalement, une expression qui existe au sein des trois religions monothéistes.

Ainsi, plusieurs pays dans le monde s’identifient à une spiritualité que l’on appelle l’islam. Mais cet élément n’est qu’une identité parmi tant d’autres, la culture, l’histoire du pays, les traditions, les langues vont effectivement imprégnés les individus en fonction de là où ils sont. Aussi, cela reste de même pour les européens de confession musulmane. Prenons l’exemple des belges qui ont pour spiritualité l’islam.

D’un regard extérieur, un musulman reste un musulman. Et pourtant, au sein même de cette deuxième religion au monde, plusieurs courants spirituels et de pensées existent. Ces divergences remontent à plusieurs siècles. En fait, avec le décès du prophète Muhammad. En Belgique, nous avons la chance d’avoir au sein de la communauté musulmane, différentes manières de pensées et qui sont reliées à ces différentes branches de l’islam. Je souligne bien « la chance » car si l’islam se devait d’être une spiritualité figée, il ne serait pas possible de débattre, d’échanger, de penser tout simplement. De plus, plusieurs communautés musulmanes se rencontrent en Belgique, en fonction à chaque fois, de leurs origines et de leur histoire particulière avec ce pays. En effet, si actuellement la majorité des musulmans sont des belges d’origines marocaines et turques et principalement de confession musulmane ou traditionnellement reliée à cette religion, il existe d’autres types d’immigrations reliées à des pays dont la confession principale est l’islam. Chacun apportant sont lots de diversités de points de vue, de manières à appréhender sa spiritualité et ses pratiques religieuses et notamment en y ajoutant, quelques fois, des aspects traditionnels, culturels. Il ne faudrait pas oublier d’incorporer dans cette vaste communauté musulmane, les convertis, qui eux aussi, apportent avec eux, leur manière d’exprimer leur foi. Un islam, en l’occurrence mais finalement, des musulmans et des manières de l’exprimer.

Aussi, il y a cette idée que les autres religions et la spiritualité bouddhiste par exemple, soient des ésotérismes de paix, où les mots « guerre » et « conflit » n’existent pas. Grossière erreur de jugement lorsque l’on observe, par exemple, ce qui se passe en Birmanie, où une population de confession musulmane, les rohingyas sont massacrés par ces mêmes bouddhistes dont l’image angélisé n’est en réalité qu’une image. Ce qui se passe, là-bas, a été nommé par plusieurs comme « un nouveau Rwanda ». En effet, il s’agit d’extrémistes comme il en existe partout, et même en islam. Aussi, cet exemple précis, nous prouve qu’il est un devoir d’être précis lorsque l’on s’exprime sur un sujet donné, que les généralités ne peuvent être une vérité dans un monde multiple et complexe. Et qu’enfin, chaque spiritualité est à la base, une source de sérénité pour les croyants. Enfin, actuellement, si des conflits dans certains pays instrumentalisent les religions à des fins purement politiques, il est nécessaire d’en faire la distinction : politique, n’est pas religion !
1.Sourate 96 du Coran.

BEN AISSA Ikram
Écrivaine

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