L’administration

Saïd Chatar
Saïd Chatar

Le mot administration est pénible à prononcer. Il a le don d’effrayer le plus simple commun des mortels. Ainsi ne fait-il pas bon critiquer l’administration, car elle se venge toujours : l’avertissement, le blâme, la révocation, et autres mesures disciplinaires, voire l’incarcération. Quels moyens emploie-t-elle pour mieux frapper ? La délation, les fiches, les dossiers, les rapports secrets, etc. Elle est partout et nulle part. Elle est invisible, impondérable, impalpable. Souvent, elle assassine, vole, se rend coupable des pires forfaits, sans qu’on puisse jamais découvrir ses auteurs qui frappent impitoyablement, à tort et à travers.

Administration ou bureaucratie, c’est la même chose. L’administration, qu’est-ce que c’est ? Ce sont les bureaux et les bureaucrates, entre autres. Qu’est-ce que c’est la bureaucratie ? C’est l’influence excessive de l’administration sur la vie des gens. N’est-elle pas démesurément pesante au Maroc ? Pour se délester de la lourdeur de celle-ci, le Maroc doit absolument relever ce défi bureaucratique qui le bloque et l’empêche de se moderniser et de se développer.

Avec ses bureaux lugubres qui sentent le moisi, l’administration ressemble à un labyrinthe où, une fois qu’on pénètre à l’intérieur, il faut abandonner toute espérance. Toutefois, en dépit de son caractère autoritaire et de son omnipotence, l’administration s’affole et perd la tête pour des riens. De même, il n’y a pas de hiérarchie sans administration et vice versa. Et, toucher à l’une, c’est atteindre l’autre. La hiérarchie est sacrée et son respect est le premier devoir que l’administration impose au citoyen docile. Elle en fait un être « taillable et corvéable à merci ». L’employé qui est obséquieux, flagorneur et mouchard ayant le sens de la hiérarchie et de l’administration, rend des services et n’aura pas d’histoires.

Le plus souvent, on fait retomber les fautes commises sur ceux qui ne sont pas coupables : le modeste fonctionnaire qui exécute scrupuleusement les ordres d’un chef hiérarchique assume toute la responsabilité si quelque incident se produit. Le subordonné est toujours sacrifié aux intérêts de ses supérieurs.

Si on examine une à une les structures qui forment l’administration, on constatera que la vie humaine compte peu de chose dans l’esprit des « hauts fonctionnaires ». Seule leur existence de façade importe à leurs yeux. Quant à l’existence du peuple, sans lequel ils ne seraient rien, peut être sacrifiée : il y aura toujours des bonnes volontés prêtes à s’offrir au broyeur administratif. Ainsi l’administration ne répare-t-elle jamais ses « gaffes ». Entêtée et de mauvaise foi, elle ne reconnait pas ses torts.

L’administration promet toujours de faire le nécessaire, mais ne fait rien. Elle promet beaucoup. Elle a beaucoup de « projets en tête ». Elle connait l’art de faire patienter les gens en projetant toutes sortes de réformes. Ces fameux projets ne se réalisent pas. Les gens attendent que l’administration améliore leur sort. Et chacun sait que, chaque fois qu’une réforme n’aboutit pas, les politiciens de pacotille, qui ont tout promis, demandent à leurs solliciteurs de s’en prendre à l’administration. Ils rejettent la faute sur les bureaux. Mais l’administration est plus puissante que les gouvernements et les ministères.

L’administration a aussi un point faible, c’est le pot-de-vin. A cheval entre les principes et les règlements, elle se laisse aisément corrompre. Elle se rend coupable de malversations, de détournements… Elle pratique le chantage et n’a pas de temps pour s’occuper des citoyens. Par contre, elle trouve le temps de nuire, de « saboter ». Elle pousse les gens à aller dans les bureaux, y retourner cent fois, pour ne rien obtenir… Il y a toujours des formalités à remplir parfaitement inutiles qui prennent tout le temps et qui obligent les individus à des va-et-vient inutiles.

L’administration compte sur la résignation et le découragement des individus. Or il ne faut pas se décourager, il faut lutter contre elle jusqu’au bout. Même si on n’obtient rien d’elle, on aura au moins la satisfaction de l’avoir « embêtée ». Seul l’homme docile et sans initiative compte pour elle. C’est un mécanisme, un système. Ce n’est pas un être pensant et sensible ; et celui qui n’a pas d’idées personnelles est bien noté.

L’administration se débarrasse de ceux qui la gênent en les envoyant aux « garages ». Elle met l’intérêt des gens en conflit : elle divise pour régner. Elle prend soin d’opposer les intérêts d’une classe aux intérêts d’une autre classe ; elle satisfait les uns au détriment des autres.

La grande préoccupation de l’administration est de sauver la forme aux dépens du fond et des individus. Elle les immole aux rancunes de leurs « supérieurs », prononce des jugements équivoques, leur fait des réponses évasives. On ne sait jamais à quoi s’en tenir avec l’administration. On ne peut se fier à ses conseils de discipline qui sont institués non dans le but de prendre la défense de l’inculpé, mais dans le but de le condamner, en faisant semblant, pour sauver les apparences, de l’entourer de toutes les garanties de la loi. Il n’y a pas d’administration sans dossiers secrets, renseignements, espionnage. Un faux rapport vous suit toute la vie. Votre réputation est faite. Vous serez toute votre vie aux yeux de l’administration un incapable, un inutile, un perturbateur, qui n’aura droit à aucun avancement. Rien ne changera cette décision implacable. C’est un jugement sans appel. Vous êtes « classé », comme toutes les affaires dont l’administration a hâte de se débarrasser. Vous ne pouvez jamais connaitre votre dossier qui est faux, car il doit demeurer secret. L’intéressé ignore les fautes qui lui sont reprochées. Il est condamné, exécuté sans savoir pourquoi. Souvent, l’unique reproche, c’est d’être un esprit libre, une conscience d’élite. L’administration ne pardonne pas cela.

Le subalterne ou le subordonné a toujours tort. Un petit employé de bureau ne peut pas avoir raison. Elle le sacrifie en lui faisant payer les fautes des gros administrateurs. L’administration a ses « protégés » qui arrivent en passant sur le dos des autres. Elle donne de l’avancement à ceux qui n’ont jamais eu d’« histoires », ayant été bien sages, c’est-à-dire plats et médiocres. Elle fait des mécontents, des médiocres et des incapables.

Les administrations sont faites sur le même moule. Elles sortent de la même « usine » : la routine et la résistance au changement. Dans l’administration, il faut du caractère pour se conserver intact. Si on y entre, c’est qu’on avait des dispositions pour cela. Comme en médiocratie, on juge de la valeur des gens d’après la position qu’ils occupent, leur situation, leur fonction, leurs relations. On ne tient aucun compte de votre valeur personnelle. Si vous êtes au sommet de la hiérarchie, vous êtes un aigle. Vous avez toutes les aptitudes. On n’admettra jamais qu’un petit fonctionnaire ait un talent quelconque, cela irait contre l’ordre et l’autorité. Mais on en trouve aisément à ceux qui, à défaut de talent, ont eu celui de parvenir au sommet de la hiérarchie. Par la fonction qu’ils remplissent et le pouvoir qu’ils ont sur les hommes, ces parvenus de la bureaucratie (législateurs, administrateurs et autres bureaucrates) cherchent à empêcher l’individu d’accomplir sa tâche avec joie.

Enfin, quand comprendrons-nous que la paperasserie des formalités à remplir qui prennent beaucoup de temps et qui obligent les individus à des va-et-vient, sont parfaitement inutiles, que cette dispersion de l’effort est un mal ? L’individu n’est pas fait pour accomplir des besognes stériles, pour se créer des difficultés. Il est fait pour vivre la vie dans sa totalité, hors de la conception étroite des bureaucrates et des pédants.

Saïd CHATAR

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