La mort d’Aylan. De l’émoi et de l’hypocrisie

Mohammed Mraizika
Mohammed Mraizika

Le corps d’un enfant gît, « face contre sable », sur une plage. Un policier s’approche, prend le corps de l’enfant dans ses bras et s’éloigne en silence. Une journaliste immortalise la scène. L’horreur emplit les réseaux sociaux et pénètre glacialement dans les foyers. La désolation se répand jusqu’aux salons feutrés des chancelleries européennes et les discours de compassions s’emparent de pupitres complaisants au Luxembourg, à Berlin et à Paris. Le malaise s’installe. Mais, le petit Aylan n’est plus là pour voir ce spectacle.

Pendant que les grands de l’Europe s’interrogent et l’ONU se cherche, un père syrien pleure sa petite famille. Le temps, indifférent et insaisissable, n’a pas daigné suspendre son envol et la mort préfère poursuivre sa funeste œuvre pour accrocher à son tableau de chasse d’autres victimes. Elle n’a que faire des larmes du père, des prières et des cris de celui qui se noie, du bleu de la méditerranée qu’indiffèrent le sang et les cadavres de migrants. Et tant que la conscience européenne est dans cet état d’indifférence et d’irresponsabilité mortifère, la mort continuera à frapper encore et encore.

l-humanite-echouee-la-photo-qui-indigne-le-mondeNon loin de cette plage et ce corps d’enfant, loin du t-shirt rouge et du short bleu, devenus l’emblème d’une tragédie humaine singulière, des flux de migrants continuent à se déverser sur les côtes italiennes et grecques, défiant les barbelés hongrois et les violentes charges de policiers harnachés jusqu’au coup. Des trains et des autocars attendent tout ce monde au tournant d’une gare. Mais, le chemin est encore long ; il est incertain. Il peut conduire vers l’enfer (camps de rétorsion hongrois) comme vers le salut (l’Autriche et l’Allemagne). Va savoir.

Ce scénario est effrayant. L’image de l’enfant mort « face contre sable », est terrifiante. Certes, « Avec le temps, va, tout s’en va. On oublie le visage et l’on oublie la voix » (Léo Ferré). Peu importe. Le mal est fait. Par cette mort, et celles de milliers d’hommes et de femmes qui tentèrent la même aventure que la famille d’Aylan, en quête de liberté et de dignité, une blessure est portée à l’humanité tout entière. La cicatrice qu’elle va laisser ne disparaitra pas de sitôt, car le prix payé en vies humaines, pour quelques onces de liberté, est trop élevé.

Dans un autre temps, un autre contexte, la déshumanisation de l’homme africain a justifié sa mise en esclavage et couvert de légitimité son exploitation durant des décennies. Aujourd’hui, la déshumanisation du migrant justifie tout, même sa mort. L’image du corps d’un enfant mort « face contre sable » remet un peu d’humanité dans un monde rongé par les conflits et obsédé par le profit et la domination.

Devant l’horreur et le drame humain qui se joue sur ses côtes et à ses portes, la vieille Europe, débordée, plongée dans l’indécision et la division, tente de sauver ce qui lui reste comme honneur. Mais, comme toujours, au lieu d’oser et d’agir, elle s’est empressée de rejouer de vieux refrains louant les valeurs universelles et humaines qu’elle est censée porter et défendre.

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » clame-t-on (l’article premier de la Déclaration de 1789), de ce côté de la méditerranée au temps (XVIIIe s.) de Voltaire, de J. Locke, de Hume, de Montesquieu, de Diderot, de J-J. Rousseau, et autres Encyclopédistes et philosophes.

Aujourd’hui, il y en a même qui osent dire, conseiller et écrire que ceux de la Rive Sud, ces hommes et ces femmes écrasés par la misère, décimés par les maladies et les guerres ethniques ou tribales, gouvernés par des dictatures atroces, n’ont qu’à rester chez eux, « on ne peut supporter toute la misère du monde ».

C’est sinistre et c’est implacable comme paradigme. Montesquieu a, il y a bien longtemps, mis à nu cette réalité en précisant, que « Les hommes naissent bien dans l’égalité mais ils n’y sauraient demeurer » (De l’esprit des lois, 1748).

De toute évidence, ce corps qui gît au petit matin de ce mercredi 2 septembre sur la plage de Bodrum, aide à mieux appréhender ce mensonge élevé au rang de principe universel qui stipule que les Hommes sont égaux. Baliverne : Un petit Aylan syrien est-il l’égal d’un Ryan européen ?

D’ailleurs, qui a tué Aylan ?

Le passeur ? La méditerranée ? Ou est-ce le dictateur syrien qui a décimé tout un peuple à coup de barils explosifs et d’armes prohibées ? Ou est-ce la faute à l’indifférence d’une Europe égoïste, mercantile, interventionniste et donneuse de leçons ?

Honte à l’Europe si elle n’est que cela.

Honte à l’honorable institution, l’ONU, incapable de remplir la mission pour laquelle elle a été créée, «préservation de la paix et de la sécurité internationales ». Aujourd’hui, la paix et la sécurité sur lesquelles elle est censée veiller, est un luxe inaccessible pour les peuples d’Irak, de Syrie, de Lybie, du Yémen. Dans l’affaire des migrants elle se contente de lancer une bouteille à la mer à l’adresse de l’Europe l’invitant à l’instauration de « quotas obligatoires ». C’est peu ; et c’est une nouvelle preuve de la faillite du système onusien.

Honte à tous ces hypocrites qui pleurent le petit Aylan et qui furent les chantres et les promoteurs de législations restrictives et inhumaines.

Honte à ces satanés stratèges qui se désolent aujourd’hui à la vue de ces corps de migrants gisant sur les plages de l’Europe et qui ont fait, hier, de la déstructuration des sociétés et de la faillite des Etats (Lybie, Irak, Afghanistan), un paradigme, une stratégie, pour repenser les nouveaux équilibres mondiaux.

Le petit Aylan n’est plus de ce monde. Mais, sa mort restera à jamais une griffe profonde sur le fronton de ces institutions européennes qui exhibent des devises louant la justice et l’égalité. C’est même une tache noire sur les couvertures de ces Chartes, Conventions et Déclarations qui font de l’égalité entre les Hommes et de la dignité humaine des principes intangibles.

Le petit Aylan est aujourd’hui loin de cette hypocrisie et ces mensonges ; qu’il repose en paix.

Mohammed MRAIZIKA

(Docteur en Sciences Sociales, Consultant en Ingénierie Culturelle…)

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