Les « chibanis » marocains en Europe, entre la chaîne « Aljazira » et « Médi1 TV « 

Par Abdelkrim Belguendouz
Universitaire à Rabat, chercheur spécialisé en migration

M.Belguendouz Abdelkrim
M.Belguendouz Abdelkrim

Diffusée le 7 octobre 2015 sur « Aljazira », l’émission dont on renvoie au premier lien ci-dessous, porte un titre d’une actualité brûlante sous le titre : « Braise de la retraite ». Il s’agit d’une analyse comparative des droits et du vécu des retraités maghrébins immigrés dans des pays comme la France et les Pays-Bas et de retraités de certains pays européens ( France, Belgique, Italie) dans des pays comme le Maroc et la Tunisie.

Les discriminations en termes de droits sont manifestes entre nationaux et étrangers et les gouvernements des pays d’origine restent passifs. ils n’interviennent pas réellement pour défendre les droits sociaux de cette catégorie de citoyens aujourd’hui retraités, partis à la fleur de l’âge après sélection par les représentants des entreprises européennes pour participer activement à la reconstruction de l’Europe, à son développement économique et à son bien être social.

Discriminations et injustices

Ainsi, le dossier des « chibanis » marocains notamment en France et dans d’autres pays européens reste entier. La dernière réunion à Paris des premiers ministres marocain et français -Benkirane et Valls-et des ministres les accompagnant, n’a débouché sur pratiquement rien de concret sur ce plan, dans la mesure où la partie marocaine ne s’est pas préparée à temps sur ce dossier. Dans la déclaration finale, la partie française n’a pas pris un engagement ferme de créer un groupe de travail commun, en fixant un délai précis, mais elle a seulement déclaré qu’elle « étudiera la proposition marocaine de création d’un groupe de travail relatif à la portabilité des droits sociaux des retraités marocains souhaitant s’installer durablement au Maroc ».

Or jusqu’à présent, la partie française au mieux, « réfléchit » encore à la question, n’étant pas encore convaincue de l’urgence en la matière, à savoir au niveau législatif et au plan concret, éliminer une discrimination et une injustice flagrantes, dont pâtissent du reste non seulement 175. 000 Marocains en France, mais quelques 655. 000 autres retraités étrangers dans l’hexagone, selon les statistiques fournies par Cap Sud MRE, une ONG qui mène depuis 2011 une action très active dans le plaidoyer sur ce terrain, en France et au Maroc, avec notamment un lobbying auprès des parlementaires et des partis politiques.

Alors que les retraités français bénéficient de la couverture médicale s’ils passent le reste de leur vie à l’étranger, au Maroc par exemple, les retraités marocains par contre et bien qu’ils aient cotisé de la même manière que les retraités français, ne peuvent retourner définitivement au Maroc, en bénéficiant de toutes les prestations. En effet, les retraités marocains ( et autres retraités étrangers) en France sont privés de tous leurs droits sociaux et notamment de la couverture médicale, s’ils s’absentent du territoire français pendant plus de 163 jours par an. Ils sont donc pratiquement tenus, contre leur gré, de séjourner en France une bonne partie de l’ année et ce, dans des conditions pénibles et difficiles.

Double langage

Dans le reportage diffusé par Aljazira, on entend certes une députée du parlement marocain mener un plaidoyer pour réaliser l’égalité des droits, mais appartenant à un groupe parlementaire de la majorité et en l’occurrence le parti qui dirige la coalition gouvernementale à Rabat, on s’attend normalement à une certaine cohérence au niveau de l’action gouvernementale et à un suivi vigilant du côté parlementaire. Or on constate que très souvent, ce genre d’intervention médiatique est de la pure « com ». .

Pour ce qui est du dossier des Marocains aux Pays-Bas, l’intervention de l’ambassadeur du Maroc à La Haye qui affirme catégoriquement que le contrôle au Maroc par des organismes néerlandais des biens au Maroc de MRE de Hollande a été supprimé, est une affirmation en totale contradiction avec la réalité concrète sur le terrain. Des segments actifs de la société civile MRE aux Pays-Bas comme EMCEMO et la coordination des ONG marocaines pour La Défense des droits sociaux des Marocains des Pays-Bas ont, tout dernièrement encore lors d’un meeting organisé le 4 octobre 2015 à la mosquée bleue d’Amsterdam, fustigé à nouveau la persistance de ces pratiques menées avec la connivence de représentants de certaines autorités marocaines locales.

> Voilà donc un reportage instructif d’Aljazira qui interpelle notamment les responsables marocains sur certains aspects du dossier des MRE. Au niveau médiatique même, les chaînes marocaines de télévision ne devraient-elles pas prendre des initiatives en réalisant des reportages et des débats pluriels et contradictoire sur le dossier multidimensionnel MRE, qui est pratiquement oublié, ou traité pratiquement et uniquement selon la seule vision gouvernementale et celle d’autres organismes officiels !?

L’exception de l’émission de Médi1 TV

C’est à l’honneur de Médi1 TV d’avoir consacré le 1er octobre 2015, dans le cadre de l’émission « 60 minutes pour comprendre » un numéro sur le thème des retraités marocains en Europe, avec notamment la présentation du livre de Youssef Hajji  » Idbihi, parcours d’un Marocain 1968-1987″, en l’occurrence Mostafa Idbihi, ouvrier et syndicaliste chez Renault-Ile Seguin, qui a livré également son témoignage direct sur le plateau concernant les luttes ouvrières de l’époque, menés par les travailleurs marocains en France, avec la solidarité agissante des syndicats de classe comme le CGT et la CFDT, qui étaient alors combattues en particulier par le syndicat maison CFT, avec la connivence notamment des tristement célèbres « Amicales » marocaines. . . Les luttes des cheminots marocains de la SNCF, avec le dernier épisode judiciaire heureux, ont été aussi analysés, montrant comme sur d’autres dossiers des travailleurs marocains en France, l’absence d’action de réel soutien des institutions marocaines concernées.

Dans ce numéro également de « 60 minutes pour comprendre », (voir le second lien ci-dessous), un reportage a bien fait état de la signature la veille (30 septembre 2015), entre les Pays-Bas et le Maroc d’un accord comportant de nouvelles dispositions en matière de sécurité sociale. Mais il est fort regrettable que lors du débat proprement dit, le chargé de mission auprès du CCME et consultant auprès de ce conseil en matière de politique de la vieillesse, qui est pourtant un MRE des Pays-Bas, ait botté en touche, n’ayant fait aucun commentaire sur cette révision et ses retombées négatives sur les droits futurs des MRE en Hollande.

En effet, certes, le droit à l’exportation des allocations familiales vers le Maroc sera maintenu aux nouveaux bénéficiaires dont le droit s’ouvre le 1er janvier 2016, mais ceci se fera seulement pour une période allant uniquement jusqu’au 31 décembre 2020. Par ailleurs d’ici fin 2019, une réduction cumulative de 10% se fera sur ces allocations pour atteindre la ponction de 40% annuelle, qui est le taux imposé au Maroc compte tenue de la différence en termes de coût de la vie, voir même selon La Haye, de « niveau de vie ». De plus, à partir du 1er janvier 2021, l’exportation des allocations familiales sera supprimée définitivement pour les nouveaux bénéficiaires de la sécurité sociale à partir du 1er janvier 2021. Il en est de même de la couverture médicale en matière de soins de santé qui sera, à partir de cette date, supprimée

C’est là une régression en totale contradiction avec l’article 16 de la Constitution de 2011 qui stipule notamment que « le Royaume du Maroc œuvre à la protection des droits et des intérêts légitimes des citoyennes et des citoyens marocains résidant à l’étranger, dans le respect du droit international (. . . ) ».

Engagements ministériels marocains non tenus

Pourtant, il y’a quelques mois encore, le gouvernement marocain soulignait « sa préoccupation » de l’intention des Pays-Bas d’annuler de manière unilatérale la convention de sécurité sociale signée en 1972 entre le Maroc et les Pays-Bas. Par la suite, les trois ministres marocains concernés ( Affaires étrangères , Emploi, MRE et affaires de la migration), n’avaient cessé de répéter par le biais de la presse et de la tribune du parlement marocain, que le Maroc avait dénoncé « vigoureusement » la décision unilatérale du gouvernement néerlandais et « son rejet total de cette décision aussi bien dans la forme que dans le fond », et que des décisions allaient être prises par Rabat en vue de « consolider La Défense des intérêts , des acquis et des droits des Marocains en Hollande. « .

« Le Maroc n’est pas prêt à sacrifier les intérêts de ses ressortissants et céder sur les acquis réalisés en la matière « . Plus encore, « des actions seront envisagées sur le plan aussi bien politique que juridique », précisait alors un communiqué du ministère marocain des affaires étrangères à la suite d’une réunion tripartite des trois ministres concernés. Comme le demandait la société civile MRE aux Pays-Bas, en particulier EMCEMO et la Coordination des ONG marocaines contre la décision de remise en cause des allocations sociales aux Pays-Bas, le gouvernement marocain pouvait utiliser réellement ces cartes en suspendant notamment l’échange d’information sur la criminalité transnationale et les échanges de détenus, la réadmission des « irréguliers », la collaboration avec des organismes néerlandais au Maroc qui cherchent à avoir des informations sur les biens détenus par les MRE de Hollande au Maroc, qui sont utilisés pour supprimer ( avec remboursement rétroactif !) les aides sociales. . .

Or au lieu de tout cela, le trio ministériel marocain a cédé de fait aux désiratas de la partie néerlandaise, en acceptant, même si elle est étalée sur 4 ans la réduction de 40% pour les nouveaux bénéficiaires de la sécurité sociale à partir du 1er janvier 2016, et en remettant totalement en cause, à partir du 1er janvier 2021, l’exportation des allocations familiales et la prise en charge des dépenses médicales au Maroc ! Ce recul inacceptable et irrecevable, n’est-il pas préjudiciable également aux intérêts légitimes des Marocains dans d’autres pays d’immigration, dont les gouvernements seraient tentés de réclamer de bénéficier du même « avantage comparatif », concédé par la partie marocaine au gouvernement néerlandais !?

On comprend dés lors pourquoi, très en colère, le tissus associatif MRE en Hollande, a parlé notamment de « capitulation » du Maroc vis à vis des Pays-Bas, de « coup de poignard dans le dos » effectué par le gouvernement marocain à l’encontre des Marocains en Hollande et d' »accord-mascarade »!

Rabat, le 12 octobre 2015

Abdelkrim Belguendouz Universitaire à Rabat, chercheur spécialisé en migration

Xxxxx Vidéo Aljazira
Xxxx Video Medi1 TV
Regardez cette vidéo d’Aljazira sur YouTube :
http://youtu. be/E1Ts9Y9iy9s
Vidéo Medi 1 TV dans le courriel d’après

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