De l’injustice

M.SaidChatarQuand l’injustice entre dans une âme, il est difficile de l’en déraciner. C’est ce qui arrive pour l’âme des foules. Et la foule injuste se croit tout permis. Même s’ils sont pris individuellement, les hommes n’ont pas le sens de la justice. En troupeau, c’est encore pire. De même, en essayant de faire entendre raison à une meute de chiens aboyant, leurs hurlements redoublent. Ainsi donc, la foule déteste ce qui la domine. Elle n’admet pas qu’en face d’elle se dresse une pensée.

La justice telle que la pratiquent les médiocres n’est qu’une vaste injustice. Notre époque est particulièrement injuste pour les penseurs, les créateurs, les artistes de génie, les savants modestes… Elle ne se laisse prendre qu’aux attitudes mensongères et aux habiletés mystificatrices. Elle exige la fausse science, le faux-art. Il y a si peu de justice parmi les hommes que la moindre manifestation de la justice les terrifie. De nos jours un acte de justice est comme un sacrilège. Peu habitués aux actes d’harmonie et de justice, les médiocres prennent pour extraordinaire ce qui, pour les esprits libres et justes, est chose on ne peut plus normale ou plutôt plus naturelle. Ces derniers accomplissent quotidiennement et naturellement les actions les plus héroïques et pratiquent les vertus les plus hautes.

Les médiocres qui ne soupçonnent pas que l’on puisse agir autrement qu’hypocritement et dans l’ombre, s’étonnent des agissements en pleine lumière et crient à l’absurdité. Et pour nous habituer à accomplir le plus normalement et le plus naturellement du monde des actions qui, pour le reste de la société, paraissent absurdes, parce qu’elles ne se revêtent pas du masque de l’hypocrisie que les médiocres utilisent, il faudra persévérer et fréquenter les « sommets » des acteurs de la liberté, de la justice et de la démocratie.

A propos, même les « honnêtes gens » de la médiocratie pratique la vertu à leur manière. Leur honnêteté consiste à agir hypocritement et à mentir sans cesse. Le bluff et l’équivoque sont de rigueur, pour dominer leurs semblables. Leurs actions criminelles sont pratiquées avec habileté. Ainsi, pour satisfaire leur égoïsme et leur intérêt, ils accomplissent les pires actes. Leurs relations sont pleines de combines et de compromis. Tels actes sont défendus, mais tolérés. Il importe de ne pas se faire prendre, et tout est là. On condamne telle façon d’agir tout en agissant de même. Et partout où l’être a besoin de liberté, partout où la vie doit se développer à la lumière de la vérité, les médiocres mettent des barrières et opposent des restrictions. Les médiocres ignorent l’essentiel et ne voient que les détails infimes où ils peuvent tomber le génie. Là est leur force. L’essentiel et l’ensemble leur échappent. Tout ce que les médiocres envisagent devient petit. Car ils ramènent à leur point de vue tout ce qu’ils voient.

Pour ne pas prêter le flanc à l’hypocrisie et à l’injustice des médiocres, soyons le moins médiocre possible. Pour cela, pratiquons la justice. Ne soyons pas des sectaires qui ont horreur de la supériorité intellectuelle ; qui se croient au-dessus des autres hommes. A l’injustice et à l’iniquité d’une société qui meurt, opposons une société dont le but suprême est la justice. Cependant, ce n’est pas en paroles que l’on peut être juste, mais en actes.

discriminationpositiveChaque fois qu’il s’agit de réaliser la justice autrement que par des mots, nos défenseurs de la justice se dérobent. Ils entendent la justice par rapport à leurs intérêts. Chaque fois qu’ils sont en désaccord avec la justice, ils croient être justes. Justes, quand ils trahissent la cause de la démocratie. Justes quand ils poussent à la corruption et aux meurtres, voire aux guerres. Justes quand ils emprisonnent impitoyablement la pensée libre. Voilà la justice appliquée avec énergie, avec méthode, par les gouvernants qui se succèdent pour servir l’Etat. Ils n’en connaissent pas d’autre. Ils ne connaissent que la justice tronquée, mutilée. Ils appliquent les lois de cette fausse justice avec perspicacité, divination, habileté et clairvoyance, en désertant les codes et les tribunaux et en brisant tout ce qui les gêne et les inquiète.

Ce qui s’oppose à la réalisation de la justice, c’est la presse qui est au service des trabendistes et leurs politiciens de pacotille. C’est aussi la lâcheté des foules entretenue par culture de la peur, du fatalisme, de l’égoïsme déprimant, du meurtre. Et il est rare de rencontrer la foule qui a tant de préjugés, du côté des faibles. Pour qu’elle se révolte contre l’injustice, la foule doit beaucoup en souffrir. En principe, c’est la douleur qui lui donne une conscience. Aux prises avec l’individu, la médiocratie de la fausse démocratie s’acharne après celui que les tribunaux condamnent. Elle soutient les jugements ineptes. Elle défend la morale équivoque des bourgeois. Ainsi, les individus qui composent les foules perdent toute notion de justice, dès qu’ils se sentent épiés, surveillés (ils sont lâches…). Quand les médiocres sont plusieurs contre un, leur lâcheté redouble. Quand ils se sentent soutenus, quand ils sont en nombre et en force contre un esprit indépendant, qui suit seul sa route, leur lâcheté ne connaît pas de bornes.

Être seul en face de la tourbe des médiocres est une situation tragique. Les foules sont féroces, dès qu’il s’agit de s’acharner après celui qui est seul. L’individu qui est seul au milieu d’une foule en révolte est perdu. Celui qui a le courage d’être soi-même, de professer une opinion indépendante, de défendre l’idéal et la vie, se voit aussitôt lynché par la foule des médiocres. Voilà la devise de la médiocratie. Il s’agit de brimer, de persécuter, d’humilier, de calomnier, d’emprisonner, d’assassiner l’individu libre qui a le courage de ses opinions.

Accuser au nom de principes quelconques, accuser au nom de l’honneur, de la morale et de je ne sais quelle croyance religieuse, celui qui n’agit qu’au nom de l’idéal et de la vérité, c’est-à-dire celui qui refuse d’agir selon les préceptes des médiocres. C’est là une attitude chère à la médiocratie. Du moment que vous ne pensez pas comme eux, vous êtes nuisible, vous devez disparaître. Aussi voyons-nous, chaque jour, tant d’injustices parmi la foule, tant de crimes qu’elle commet au nom même de la morale, de la religion, de la justice, voire de la vérité.

Saïd CHATAR

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