L’Occident terroriste

un livre co-signé par Noam Chomsky et André Vltcheck
recueil de textes par Michèle Zeneb Ouattara

Pour vous donner envie de lire ces textes exceptionnels de lucidité, voici un très court extrait : « Le terrorisme est essentiellement ce que les empires occidentaux autrefois et ce que l’empire étatsunien aujourd’hui utilisent contre le reste du monde. Regardez le monde musulman : historiquement, l’islam est très progressiste et tourné vers la société, c’est même une religion “socialiste”. La première université publique, les premiers hôpitaux publics, tout cela était dans le monde musulman ».

Préambule de MZ : Un titre qui peut paraître choquant : l’Occident ne combat-il pas le terrorisme attribué aux musulmans ? Mon analyse, sur la base de connaissances acquises longuement et de mon expérience de terrain, a toujours été claire et ma position s’est renforcée au fil des ans et des événements douloureux que nous subissons au quotidien :

– Le terrorisme, s’il est né d’une colère justifiée de peuples opprimés et d’une approche radicale de la gauche extrémiste (une erreur stratégique à mon sens, le terrorisme ne suscite jamais la sympathie), a été totalement détourné, exploité, organisé et financé par l’impérialisme (je préfère utiliser ce terme plutôt que l’Occident parce que l’impérialisme ne se limite pas à l’Occident – par exemple, je considère la Chine comme impérialiste aujourd’hui, le Japon l’a toujours été avant qu’il soit privé d’armée).

– L’Islam, de la même manière, a été totalement dévoyé ; les musulmans abusés aujourd’hui, professent une religion et une vision du monde qui leur sont imposées à leur insu et cette réalité est un puissant instrument entre les mains des impérialistes pour dominer le monde et le réduire à leur merci (et le réduire tout court, selon la volonté des eugénistes) ; la virulente contestation de mes amis musulmans me consterne mais ne me détourne pas de mon objectif : éclairer, rassembler, mobiliser pour contrer les effets destructeurs de ces manipulations. Je suis confortée par les prises de position de grands intellectuels et érudits musulmans, qui osent timidement donner de la voix, après un (trop) long silence consterné, honteux des crimes commis au nom d’un soi-disant « islam ».

Les USA et Israël sont les commanditaires de ces manipulations et l’Arabie saoudite (oubliée par les auteurs du livre ?) est leur « bras armé » doublement : les armes* de l’Arabie saoudite (et de la famille régnante arrivée au pouvoir par l’assassinat) sont des armes réelles bien physiques mais c’est aussi l’arme redoutable de la religion manipulée à travers le financement de mosquées, de librairies « musulmanes » et la publication de millions de textes de propagande sous couvert d’éducation religieuse.

* Rappelons que si la Belgique a toléré que des imams saoudiens viennent prêcher le crime dans ses mosquées et a été longtemps protégée des attaques terroristes, si elle a servi de refuge à la plupart des djihadistes sévissant en Europe et même au-delà, c’est que l’Arabie saoudite est le plus gros client du pays pour l’exportation d’armes et de munitions.

Mes prises de position et mes écrits ne dépassent guère le cercle des réseaux militants auxquels j’adhère (sans esprit partisan, je me réserve toujours le droit de « distance » et de critique), alors quand j’ai l’occasion de transmettre des messages similaires de voix largement plus autorisées, je suis heureuse de participer à cet immense « travail d’éveil » auquel tous les intellectuels devraient absolument contribuer. Personnellement, je n’aurais pas présenté les choses de cette manière (avec sensiblement le même contenu cependant) : je préfère parler d’impérialisme (il est mondial) plutôt que d’Occident ; si le terme « complot » n’apparaît pas ici, ces textes y renvoient et aussi à la dérision dont souffrent « les complotistes » même les plus respectés. Je déplore qu’on ait utilisé ce terme prêtant à tant de polémiques (n’a-t-il pas été volontairement répandu par l’impérialisme pour ridiculiser ceux qui dénoncent ses forfaitures ?), alors que « ces complots » sont tout simplement des plans parfaitement cohérents, issus de puissants lobbies qui appliquent très logiquement leur idéologie de domination et d’exploitation, par tous les moyens, en particulier le crime (je vous conseille d’aller voir le film d’Amnesty International a consacré à Snowden) ; j’aimerais que « le camp » anti-impérialiste – bien trop éparpillé – ait une vision aussi claire de ses objectifs et élabore des plans de bataille aussi parfaitement cohérents et efficaces pour atteindre ces objectifs.

LES AUTEURS

Avant de vous livrer les interventions des deux auteurs, voici quelques informations les concernant.

On ne présente plus Noam Chomsky, auteur de plus de centaines de livres retentissants (voir quelques titres en annexe), admiré par tous, combattu par ceux qu’il dénonce.

Voici deux commentaires à son sujet :

«Dans un monde où des cohortes d’intellectuels disciplinés et de médias asservis servent de prêtrise séculière aux puissants, lire Chomsky représente un acte d’autodéfense. Il peut permettre d’éviter les fausses évidences et les indignations sélectives du discours dominant. Mais il enseigne aussi que, pour changer le monde, on doit le comprendre de façon objective et qu’il y a une grande différence entre romantisme révolutionnaire – lequel fait parfois plus de tort que de bien – et critique sociale simultanément radicale et rationnelle. Après des années de désespoir et de résignation, une contestation globale du système capitaliste semble renaître.

Elle ne peut que tirer avantage de la combinaison de lucidité, de courage et d’optimisme qui marque l’œuvre et la vie de Noam Chomsky». Par Jean Bricmont, professeur de physique à l’université de Louvain (Belgique).

– Le New York Times, qui n’aime guère Noam Chomsky (c’est réciproque), admet néanmoins qu’il compte au nombre des plus grands intellectuels vivants. En dehors des départements de linguistique et des colonnes du Monde diplomatique, il reste encore trop ignoré en France.

André Vltchek, co-auteur avec Noam Chomsky du livre « L’Occident terroriste » est certainement un auteur moins connu hors les milieux intellectuels progressistes. André Vltchek est philosophe, romancier, cinéaste, et journaliste d’investigation ; il a couvert des guerres et des conflits dans des dizaines de pays. Trois de ses récents ouvrages sont un roman révolutionnaire intitulé “Aurora”, et deux travaux à succès de politique non-romanesque appelé “Exposing Lies of The Empire” pour l’un et, “Fighting Against Western Imperialism” [Lutter contre l’impérialisme occidental, inédit en français, NdT] pour l’autre. Il produit également des documentaires pour teleSUR et Al-Mayadeen. Après avoir vécu en Amérique latine, en Afrique et en Océanie, Vltchek réside désormais en Asie de l’est et au Moyen-Orient et continue de travailler partout dans le monde.

Les textes transmis ici

Une interview récente d’André Vltcheck par le journaliste d’investigation Alex Anfruns, suite à la parution du livre « L’Occident terroriste » et une interview de Noam Chomsky par Isabelle Kumar d’Euro News sur le même thème, datant de 2015.

Interview avec André Vltchek

AA : Tout au long de votre discussion passionnée avec Noam Chomsky, vous faites un inventaire des faits relatifs au récent interventionnisme impérialiste en Asie, en Amérique latine et au Moyen-Orient. Pourquoi l’idée de mettre en lumière les actions de l’Occident au lieu de celles des supposés ennemis de l’Occident ?

André Vltcheck : Depuis plusieurs siècles, l’Occident pille le monde militairement et économiquement. Pour pouvoir “légitimer” ses crimes, il a également conçu un système de propagande extrêmement complexe et efficace, imposant sa “logique” et ses dogmes culturels au reste du monde. Cela a été fait avec tant de persistance et de talent que pratiquement tous les autres récits ont disparu ; c’est en réalité une immense tragédie car plusieurs cultures conquises étaient clairement supérieures et beaucoup plus humanistes que la culture de l’Occident. Le résultat est le suivant : le développement logique et naturel du monde s’est enrayé et a même été écrasé. Seuls les dogmes occidentaux ont prévalu, entraînant du déséquilibre, de la confusion, de la colère, et de la frustration à travers le monde.

AA : Comme Noam Chomsky, vous êtes également un auteur très prolifique. Comment décririez-vous votre travail et celui de Chomsky ? Que retenez-vous de votre expérience passée à travailler sur ce livre ?

AV : Noam et moi possédons différentes approches pour lutter contre cette situation détestable. Noam est un linguiste, un grand penseur théorique et un activiste ; il analyse la situation dans ses écrits non-romanesques qui sont en réalité ses grands travaux philosophiques. Il s’exprime en public également, potentiellement sur tous les continents. Je vais directement aux sources puisque, pour l’essentiel, je ne crois plus que ce que je vois ou touche ; j’essaie de recycler le moins possible. Je me rends sur des zones de guerre et dans les bidonvilles les plus dangereux, je rencontre la crème des intellectuels mais aussi des gens plus pauvres que pauvres. Je m’appuie sur un réseau extrêmement complexe de sources dans beaucoup de pays ; puis je rédige des essais qui se transforment ensuite en des chapitres de mes ouvrages non-romanesques. Ou alors, j’écris des romans, qui sont toujours soit un minimum politiques soit essentiellement politiques. Ou bien je réalise des documentaires, pour des chaînes de télévision comme Telesur ou Al-Mayadeen.

Mon dernier livre, qui dévoile la propagande occidentale à travers le monde, fait plus de 800 pages et porte un titre qui parle de lui-même : “Exposing Lies of The Empire” [“Les mensonges de l’Empire révélés”, inédit en français, NdT]. Mon dernier roman sur l’impérialisme culturel occidental est intitulé “Aurora”. Avec Noam, on se complimente et on aime être ensemble. Lorsque nous travaillons ensemble, on ne se force à rien ; on n’est pas toujours d’accord à 100 % sur tout, mais il est très rare que nous soyons en total désaccord sur des sujets politiques importants.

AA : Que pensez-vous de l’évolution du contexte terroriste ainsi que du retour des discours relatifs à la “guerre contre le terrorisme” portés par les dirigeants européens et leurs alliés ?

AV :  Le terrorisme est essentiellement ce que les empires occidentaux autrefois et ce que l’empire étatsunien aujourd’hui utilisent contre le reste du monde. Regardez le monde musulman : historiquement, l’islam est très progressiste et tourné vers la société, c’est même une religion “socialiste”. La première université publique, les premiers hôpitaux publics, tout cela était dans le monde musulman. Même après la Seconde Guerre mondiale, les pays musulmans penchaient vers le socialisme. En conséquence, il fallait que l’Occident enraye, ruine et “radicalise” ces pays ! L’Occident a quasiment ruiné trois des plus importants pays socialistes musulmans : l’Iran, l’Égypte et l’Indonésie. Ensuite, il a utilisé l’Afghanistan et le Pakistan comme des armées de substitution dans sa guerre contre l’Union soviétique, massacrant quasiment ces deux pays également.

AA : Donc vous souhaitez vraiment que vos lecteurs s’intéressent au passé colonial afin de pouvoir comprendre le néocolonialisme de nos jours…

AV : Absolument. J’avance dans plusieurs de mes essais, ainsi que dans “Exposing Lies Of the Empire”, que l’Occident, pour des raisons compréhensibles, fabrique directement le “terrorisme musulman”. En conséquence, on ne devrait même pas utiliser le terme “terrorisme musulman”.

J’ai assisté à ce processus en Turquie, en Syrie, au Liban, en Indonésie et ailleurs. Ce qui se passe est honteux mais c’est logique étant donné l’essence machiavélique de l’impérialisme occidental : l’Occident a réussi à détruire l’Union soviétique, il a affaibli le combat/processus anticolonialiste -en tuant ou en renversant des personnes comme Lumumba, Mossadegh, Sukarno ou Allende – et s’est retrouvé sans “ennemi majeur”. Comme nous le savons tous, l’Occident ne peut pas exister sans “ennemi majeur”. Et il en a donc créé un, puissant, sorti de nulle part, et ce processus a royalement dupé tous les pays musulmans. Récemment à Téhéran, deux philosophes iraniens de renom m’ont déclaré que c’est en fait l’Occident qui a créé, à de nombreux endroits du monde, une religion totalement nouvelle, qui n’a rien de commun avec l’islam.

AA : Les visions du tiers-monde sur les relations Nord-Sud sont attaquées et délégitimées régulièrement par des penseurs néo-conservateurs qui considèrent que l’analyse politique centrée sur l’économie est “obsolète et démodée”. Pourrait-on dire que les tenants du soi-disant “choc des civilisations” ont atteint leur but ? Quels sont les réels intérêts derrière leurs prises de positions?

AV : Oui, c’est en train d’arriver. Mais les coupables ne sont pas seulement les néo-conservateurs. Je viens juste de quitter Bandung en Indonésie, qui avait accueilli en 1955 la fameuse “Conférence Asie-Afrique” (berceau du mouvement des non-alignés). Quand vous regardez les photos de cette conférence, vous avez envie de pleurer … ou de crier ! L’attrait du monde non-occidental pour l’indépendance et pour la vraie liberté était si fort à l’époque, mais la brutalité de l’Occident a brisé le courage et la détermination de tous ces pays, exceptés une poignée d’entre eux. La volonté de résistance contre l’impérialisme occidental a été annihilée pendant des décennies. C’est aujourd’hui seulement que l’on voit ressurgir ces idéologies, ces buts et ces rêves. Bien-sûr, il y a et il y aura un énorme choc des civilisations, mais cela se passera sous des bannières et selon des logiques différentes de celles promues par les idéologues occidentaux. Un “choc des civilisations” plus réel sera très simple et positif : il prendra la forme d’un combat de résistance du monde oppressé contre la terreur occidentale qui brutalise notre planète depuis des siècles.

AA : Vous avez fréquemment visité et vécu dans des pays latino-américains, arabes, et asiatiques pendant de nombreuses années. À votre avis, comment les forces progressistes devraient-elles relever les défis posés par les conflits liés à l’identité culturelle et à l’ethnicité au XXIe siècle ? La vision eurocentrée est-elle un grand piège pour ceux qui essaient de comprendre et de changer le monde ?

AV : Oui tout à fait et il est essentiel de comprendre cela ! Les forces progressistes de l’Occident devraient, je crois, prendre du recul et faire preuve de plus d’humilité. Au lieu de constamment faire la morale à tous les gouvernements de gauche d’Amérique latine ou d’Asie et de montrer de la haine envers eux, ils devraient apprendre un peu le respect ainsi que se renseigner sur la culture chinoise ou latino-américaine. Ils devraient essayer de comprendre comment les choses ont historiquement été réalisées dans ces pays. La gauche occidentale a franchement et clairement perdu. L’espoir se trouve désormais en Amérique latine et en Asie ainsi que dans quelques rares pays africains. La gauche occidentale devrait, je pense, cesser d’être “puriste” et soutenir ce qui nous reste dans ce monde, au lieu de définir “qui est un vrai Marxiste et qui ne l’est pas”, etc. Le principal combat maintenant devrait être le combat contre l’impérialisme occidental. Je connais le monde et je suis convaincu que si l’impérialisme occidental était défait, le reste du monde trouverait un moyen de coexister pacifiquement et de bâtir un monde humain, plus doux et plus compatissant. Ensuite, et ensuite seulement, on pourra s’occuper des détails. En attendant, sauver notre planète de ce qui la ruine depuis des siècles devrait être notre unique objectif.

Interview avec André Vltchek, par Isabelle Kumar d’Euronews

Note : Noam Chomsky est âgé de 86 ans mais est toujours aussi mordant et prolifique.

IK : Noam Chomsky merci d‘être avec nous. Le monde en 2015 semble très instable, mais d’une façon générale, êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste ?

NC : Au niveau mondial, nous courons vers un précipice : nous ne pouvons que chuter dans l’abîme, ce qui réduit fortement nos chances d’une survie décente.

IK : De quel précipice s’agit-il?

NC : Il y en a deux en fait : le premier est environnemental. Une catastrophe écologique est imminente et nous n’avons que très peu de temps pour la limiter ; nous n’allons pas dans le bon sens. L’autre date de 70 ans, c’est la menace d’une guerre nucléaire, qui est en fait toujours croissante. Si vous regardez bien ce dossier, c’est un miracle que nous ayons survécu.

IK : Regardons les questions environnementales d’abord. Nous avons demandé aux internautes, sur les réseaux sociaux, de nous envoyer des questions et nous en avons reçu des milliers. Nous avons reçu cette question de Enoa Agoli, qui demande : “quand vous analysez la question de l’environnement avec le regard d’un philosophe , que pensez-vous du changement climatique ?”

NC : L’espèce humaine est vieille d’environ 100 000 ans et elle est maintenant face à un tournant de son histoire ; cette espèce est dans une position où elle va bientôt décider, d’ici quelques générations, si l’expérimentation de la vie dite intelligente peut continuer ou si nous sommes déterminés à la détruire. Les scientifiques reconnaissent que les combustibles fossiles doivent être laissés dans le sous-sol si nos petits-enfants veulent avoir des perspectives décentes. Mais les structures institutionnelles de notre société font pression pour essayer d’extraire la moindre goutte. Les effets, les conséquences humaines prévisibles du changement climatique dans un avenir proche sont catastrophiques et nous courons vers ce précipice.

IK : En termes de guerre nucléaire, nous savons tous maintenant que l’Iran a conclu un accord préliminaire. Est-ce que cela ne vous donne pas une lueur d’espoir que le monde pourrait être un endroit plus sûr ?

NC : Je suis pour les négociations avec l’Iran, mais ces discussions sont profondément viciées. Il y a deux états au Moyen-Orient qui multiplient les agressions, la violence, les actes terroristes, les actes illégaux, en permanence. Ils sont tous les deux des États très puissants, dotés d’armes nucléaires et de tout un armement. Et leurs armes nucléaires ne sont pas prises en compte.

IK : A qui faites-vous allusion ?

NC : Les Etats-Unis et Israël, les deux états nucléaires majeurs dans le monde. Après tout, il y a une raison qui explique pourquoi, dans les sondages internationaux gérés par des instituts de sondages américains, les États-Unis sont considérés comme la plus grande menace à la paix mondiale par une majorité écrasante. Il est assez intéressant de constater que les médias américains aient refusé de publier cela.

IK : Vous n’accordez pas une très grande estime au président américain Barack Obama. Mais avec cet accord avec l’Iran, ne le voyez-vous pas sous un meilleur jour ? Le fait qu’il s’efforce de réduire la menace d’une guerre nucléaire ?

NC : En fait il ne fait rien, il a juste lancé un programme de plusieurs milliards de dollars pour la modernisation des armes nucléaires américaines, ce qui signifie l’expansion du système nucléaire. C’est une des raisons pour lesquelles la célèbre horloge de l’apocalypse, établie par le Bulletin of Atomic Scientists, a, il y a quelques semaines, avancé de 2 minutes, donc plus près de minuit. Minuit est la fin. Il est maintenant 3 minutes avant minuit. C’est du jamais vu depuis 30 ans, depuis les années Reagan quand il y avait un risque imminent de grande guerre nucléaire.

IK : Vous avez mentionné les États-Unis et Israël avec l’Iran. Maintenant, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu rejette l’accord préliminaire sur le nucléaire iranien, et il dit…

NC : Nous savons pourquoi. L’Iran a de très faibles dépenses militaires, même selon les normes de la région. La doctrine stratégique de l’Iran est défensive, elle est conçue pour tenir à distance une attaque, assez longtemps, pour que la diplomatie prenne le relais. Les États-Unis et Israël, deux Etats voyous, ne veulent plus tolérer la menace. Aucun analyste stratégique ne pense que l’Iran puisse un jour utiliser une arme nucléaire ; même s’il le faisait, le pays serait simplement vaporisé, et il n’y a aucune indication que les mollahs au pouvoir, quoi que vous en pensiez, veulent voir leur pays détruit.

IK : Encore une question sur ce problème, par l’intermédiaire des réseaux sociaux, de Morten A. Andersen qui demande: “Croyez-vous que les Etats-Unis puissent un jour parvenir à un accord qui serait dangereux pour Israël ?”

NC : Les États-Unis mènent en permanence des actions qui sont dangereuses pour Israël, très sérieusement, tout en faisant croire qu’ils soutiennent la politique israélienne. Dans les 40 dernières années, la plus grande menace pour Israël a été sa propre politique. Si vous regardez en arrière, en 1970, Israël a été l’un des pays les plus respectés et les plus admirés dans le monde, il y avait beaucoup d’attitudes favorables ; il est maintenant l’un des pays les plus détestés et craints dans le monde. Au début des années 70, Israël a pris une décision : ils avaient le choix et ils ont préféré l’expansion à la sécurité, avec des conséquences très dangereuses. C‘était déjà évident à l‘époque, je l’ai écrit et d’autres personnes l’ont fait : si vous préférez l’expansion à la sécurité, cela conduit à une dégénérescence interne, la colère, l’opposition, l’isolement et la destruction ultime éventuellement. Et en soutenant ces politiques, les Etats-Unis contribuent à la menace à laquelle Israël est confronté.

IK : Cela m’amène à la question du terrorisme, un fléau mondial et certaines personnes, je pense, y compris vous-même, diront qu’il y a un retour de bâton de la politique américaine internationale. A quel niveau les États-Unis et ses alliés sont-ils responsables des attaques terroristes dans le monde entier ?

NC : Rappelez-vous que la pire campagne terroriste dans le monde est de loin, celle qui est orchestrée à Washington même. C’est une campagne mondiale d’assassinat ; il n’y a jamais eu de campagne terroriste de cette échelle.

IK : Quand vous parlez de campagne globale d’assassinat…

NC : La campagne de drones – c’est exactement cela. Sur de grandes parties du monde, les Etats-Unis, publiquement, ouvertement – il n’y a rien de secret dans ce que je dis, nous le savons tous – réalisent une campagne d’assassinat de personnes suspectées de nuire un jour au gouvernement américain. Et en effet c’est, comme vous l’avez dit, une campagne de terreur et quand vous bombardez un village au Yémen, par exemple, que vous tuez quelqu’un – peut-être la personne que vous visiez, peut-être pas – et que d’autres personnes qui se trouvaient dans le quartier meurent elles aussi – comment pensez-vous que les gens vont réagir ? Ils vont se venger.

IK : Vous décrivez les USA comme le principal Etat terroriste. Comment se place l’Europe alors selon vous ?

NC : Eh bien, c’est une question intéressante. Une étude récente, je crois qu’elle a été faite par la Fondation Open Society, indique que la pire forme de torture, c’est le transfert de prisonniers. Vous prenez quelqu’un que vous pensez être responsable de quelque chose et vous l’envoyez à votre dictateur favori, peut-être Assad ou Kadhafi ou Moubarak, pour qu’il soit torturé, en espérant que peut-être quelque chose va en sortir. C’est extraordinaire ce transfert. L‘étude s’est penchée sur les pays qui ont participé, bien évidemment les dictatures du Moyen-Orient, car c’est là que les prisonniers ont été envoyés pour être torturés, et l’Europe. La plupart des pays européens ont participé : l’Angleterre, la Suède, d’autres pays. En fait, il y a une seule région du monde où personne n’a participé : c’est l’Amérique latine. Ce qui est assez dramatique. L’Amérique latine est maintenant à peu près hors de contrôle des États-Unis. Quand elle était contrôlée par les Etats-Unis, il n’y a pas si longtemps, c‘était le centre du monde de la torture.

Maintenant, l’Amérique latine ne participe pas à la pire forme de torture qui soit. L’Europe a participé. Quand les maîtres rugissent, les serviteurs se couchent.

IK : L’Europe est la servante des Etats-Unis ?

NC : Certainement. Ils sont trop lâches pour adopter une position indépendante.

IK : Quel portrait faites-vous de Vladimir Poutine ? Il est décrit comme l’une des plus grandes menaces pour la sécurité, non ?

NC : Comme la plupart des dirigeants, il est une menace pour sa propre population. Il a décidé des actions illégales, évidemment, mais le décrire comme un monstre fou qui souffre d’une maladie du cerveau et qui est atteint d’Alzheimer, une créature maléfique, c’est un standard de fanatisme orwellien. Je veux dire, quoi que vous pensiez de ses politiques, elles restent logiques. L’idée que l’Ukraine puisse rejoindre une alliance militaire occidentale serait inacceptable pour tout dirigeant russe. Cela remonte à 1990, lorsque l’Union soviétique s’est effondrée. Il y avait déjà la question de ce qui se passerait avec l’OTAN. Gorbatchev a accepté l’idée que l’Allemagne soit unifiée et rejoigne l’OTAN. C‘était une concession assez remarquable avec un quiproquo : que l’OTAN ne s‘étende pas d’un pouce vers l’est. C’est l’expression qui a été utilisée.

IK : Donc, la Russie est tombée dans une provocation ?

NC : Qu’est-ce qui est arrivé ? L’OTAN s’est déplacé jusqu’en Allemagne de l’Est, puis Clinton a étendu la prépondérance de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie. Maintenant, le nouveau gouvernement ukrainien, après le renversement du précédent, a voté à 300 voix contre 8 ou presque, la résolution pour rejoindre l’OTAN.

IK : Mais vous pouvez comprendre pourquoi ils veulent adhérer à l’OTAN, vous pouvez comprendre que pour le gouvernement de Petro Porochenko, ce serait assurer la protection de leur pays ?

NC : Non, non, non, ce n’est pas une protection. La Crimée a été prise après le renversement du gouvernement, n’est-ce pas ? Personne ne protège l’Ukraine ; tout cela menace l’Ukraine d’une guerre majeure, vouloir rejoindre l’OTAN n’est pas une protection. Le fait est que cela représente une menace stratégique sérieuse pour la Russie, quel que soit son dirigeant, c’est bien connu.

IK : Si nous regardons la situation en Europe maintenant, il y a aussi un autre phénomène intéressant qui se déroule. Nous voyons la Grèce se rapprocher de l’Est, c’est en tout cas le souhait du gouvernement Syriza. Nous voyons aussi Podemos, qui est en train de gagner du pouvoir en Espagne, ainsi qu’en Hongrie. Pensez-vous qu’il y a une possibilité que l’Europe se rapproche des intérêts russes ?

NC : Jetez un œil à ce qui se passe. En Hongrie la situation est totalement différente. Syriza est arrivé au pouvoir sur la base d’une vague populaire qui montre que la Grèce ne veut plus se soumettre aux politiques de Bruxelles et aux banques allemandes qui détruisent le pays. Ces politiques ont été faites pour augmenter la dette de la Grèce, par rapport à sa production de richesse ; environ la moitié des jeunes sont au chômage, presque 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, on détruit la Grèce.

IK : Faut-il annuler la dette grecque ?

NC : Oui, comme en Allemagne, en 1953, quand l’Europe a annulé la plus grande partie de la dette allemande, juste comme ça, pour que l’Allemagne soit en mesure de rembourser les dommages de guerre.

IK : Donc, on devrait aussi annuler la dette du Portugal ? Et de l’Espagne aussi ?

NC : Qui a engagé cette dette ? Et à qui doit-on la rembourser ? La dette a en partie été contractée par des dictateurs. En Grèce, c‘était la dictature fasciste, soutenue par les États-Unis. La dette, je pense, était plus brutale que la dictature. C’est ce que l’on appelle en droit international, une « dette odieuse », qui ne doit pas être payée et c’est un principe introduit dans le droit international par les Etats-Unis, quand il était dans leur intérêt de le faire. Une grande partie du reste de la dette, ce qu’on appelle les paiements à la Grèce sont des paiements aux banques allemandes et françaises, qui ont décidé de faire des prêts très risqués avec de faibles taux d’intérêt, et qui sont maintenant confrontées au fait qu’ils ne peuvent être remboursés.

IK : Je vais maintenant vous poser la question de Gil Gribaudo qui demande : “Comment l’Europe va-t-elle se transformer dans le futur, avec les défis existentiels qui arrivent ?” Parce qu’il y a la crise économique et il y a aussi une montée du nationalisme et vous avez également décrit certaines lignes de failles culturelles qui ont été créées à travers l’Europe. Comment voyez-vous l’Europe se transformer ?

NC : L’Europe a de graves problèmes. Certains sont le résultat de politiques économiques conçues par les bureaucrates de Bruxelles, la Commission européenne et ainsi de suite, sous la pression de l’OTAN et les grandes banques, surtout celles de l’Allemagne. Ces politiques ont un certain sens du point de vue des concepteurs. Ils veulent être remboursés pour leurs prêts et leurs investissements risqués et dangereux. Ces politiques érodent l’Etat-Providence, qu’ils n’ont jamais aimé. L’Etat-Providence est l’une de ces contributions majeures de l’Europe à la société moderne, mais les riches et puissants ne l’ont jamais aimé. Il y a un autre problème en Europe : cette dernière est extrêmement raciste. J’ai toujours pensé que l’Europe est plus raciste que les États-Unis. Jusqu’ici ce n‘était pas aussi visible en Europe parce que les populations européennes dans le passé ont eu tendance à être assez homogènes. Donc, si tout le monde est blond aux yeux bleus, alors vous ne semblez pas raciste, mais dès que la population commence à changer, le racisme vient de nulle part. Très vite. Et c’est un problème culturel très grave en Europe.

IK : J’aimerais terminer avec une question de Robert Lumière sur une note plus positive. Il demande: “Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir ?”

NC : Ce qui me donne de l’espoir : un certain nombre de choses dont nous avons parlé. L’indépendance de l’Amérique latine par exemple, c’est d’une importance historique ; nous le voyons avec la réunion du Sommet des Amériques à Panama. Dans les dernières réunions continentales, les États-Unis ont été complètement isolés. C’est un changement radical par rapport à il y a 10 ou 20 ans, lorsque les États- Unis trempaient dans les affaires latino-américaines. En fait, la raison pour laquelle Obama a fait ses gestes envers Cuba était d’essayer de surmonter l’isolement des Etats-Unis ; ce sont les États-Unis qui sont isolés, pas Cuba. Et sans doute ce sera un échec, on verra. Les signes d’optimisme en Europe sont Syriza et Podemos. Espérons qu’il y ait enfin un soulèvement populaire contre les écrasements, les politiques économiques et sociales destructrices qui viennent de la bureaucratie et des banques et c’est très encourageant. Ou ça devrait l‘être.

IK : Noam Chomsky, merci beaucoup d’avoir été avec nous.

Quelques livres de Noam Chomsky (parmi des centaines)
Sur le contrôle de nos vies 23 août 2013

Propagande, médias et démocratie 1 juin 2005

Le langage et la pensée 4 avril 2012

Comprendre le pouvoir : Tome 1 10 janvier 2005

Sur la nature humaine : Comprendre le pouvoir Interlude, 14 octobre 2005

Comprendre le pouvoir : L’indispensable de Chomsky, troisième mouvement 19 octobre 2006

Comprendre le pouvoir : Tome 2 18 février 2006

Raison contre pouvoir : Le pari de Pascal 5 novembre 2009

Pirates et Empereurs : Le Terrorisme international dans le monde actuel

Pour une éducation humaniste 17 mai 2010

Nouveaux horizons dans l’étude du langage et de l’esprit, septembre 2005

La doctrine des bonnes intentions

De la propagande 2 octobre 2003

Fateful Triangle – New Edition: The United States, Israel and the Palestinians 20 mai 1999

Raison & liberté : Sur la nature humaine, l’éducation & le rôle des intellectuels 17 avril 2010

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